De la collision entre démocraties

Foto oficial de la Cumbre de Líderes del G-20
The G-20 leaders at Cannes, France, in November 2011. Photo: Gobierno Federal/flickr.

BERLIN – La nature multipolaire du système international actuel sera une fois encore exposée lors du prochain Sommet du G-20 à Los Cabos au Mexique. Les problèmes globaux ne sont plus résolus, ni les crises gérées ou les règles globales définies, ni même appliquées, comme autrefois, par quelques puissances – principalement occidentales. Les nouvelles moyennes et grandes puissances, comme l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, la Corée du Sud, la Turquie et l’Afrique du Sud, veulent elles aussi avoir leur mot à dire.

Certaines de ces puissances sont encore des économies émergeantes. Politiquement, cependant, la plupart d’entre elles ont dépassé le seuil qui les a longtemps tenu éloignées de la cuisine du processus décisionnel international. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (« P5 ») défendent leur droit de veto sur les résolutions, et leur puissance militaire est incomparable. Mais ils ne disposent plus des ressources, de la compétence et de la légitimité suffisantes pour faire face aux défis globaux ou aux crises par eux-mêmes.

La bipolarité appartient au passé et il est peu probable qu’elle ne refasse surface lors d’un nouveau « G2 » sino-américain. Comme il est aussi peu probable qu’un quelconque club de pays, comme le G7 ou le G8, n’assume une position quasi hégémonique dans un avenir prévisible. Il se peut même que le G20, dans sa composition actuelle, ne soit pas représentatif des forces capables et susceptibles de façonner le vingt-et-unième siècle.

Pour les Etats-Unis, l’Union Européenne, le Japon et d’autres membres du « vieux monde occidental », la bonne nouvelle est que la plupart des puissances émergentes qui se positionnent pour assumer un rôle global plus actif sont aussi des démocraties. Au sein du G20, seuls deux états – la Chine et l’Arabie Saoudite – refusent délibérément d’être des démocraties libérales, tandis qu’un troisième, la Russie, est devenu une autocratie sous couvert d’une façade démocratique.

La moins bonne nouvelle est que ces nouvelles puissances démocratiques ne partagent pas nécessairement l’ordre du jour politique du vieux monde occidental. Elles sont par exemple en désaccord avec la politique environnementale, considérée comme une menace au développement. Et même si les nouvelles moyennes et grandes puissances ne sont pas toujours d’accord, elles s’accordent néanmoins généralement pour s’opposer aux sanctions internationales comme aux interventions militaires.

De plus, certains de ces états les plus importants ne partagent pas vraiment le point de vue des Etats-Unis, ni souvent celui de l’UE, sur la bonne approche des conflits régionaux, surtout au Moyen-Orient. Les Etats-Unis se sont donc retrouvés en 2010 au centre d’un sérieux différend diplomatique avec la Turquie et le Brésil sur les moyens de résoudre le conflit avec l’Iran à propos de son programme nucléaire. Sans pour autant l’admettre, les Etats-Unis étaient visiblement contrariés par le fait que ces deux états tentent de jouer un rôle diplomatique dans ce conflit.

Les différences sont aussi visibles dans les nouveaux groupes ou clubs que les moyennes et grandes puissances démocratiques émergentes ont formé avec des puissances non-démocratiques, comme les BRIC. L’Inde, le Brésil, et l’Afrique du Sud utilisent de tels formats de manière pragmatique pour la poursuite de leurs intérêts, ou simplement pour faire la preuve de leur poids international croissant. Il y a peu de points communs entre eux et la Russie et la Chine – tous deux membres du P5 – sur les valeurs politiques ou les questions fondamentales sur l’ordre international.

Tout comme de nombreux autres pays de l’hémisphère sud, cependant, la Russie et la Chine défendent généralement le principe de non-ingérence et sont généralement peu disposées à soutenir les tentatives américaines ou européennes de promotion de la démocratie ou de défense les droits de l’homme dans d’autres pays.

De nombreux décideurs politiques aux Etats-Unis et en Europe ont été grandement étonnés, agacés pour certains, par ces tentatives des puissances démocratiques émergentes de poursuivre leur propre ordre du jour sur la scène internationale. De telles réactions reflètent en partie le mode de pensée d’autrefois, ancré dans la guerre froide, lorsque les pays démocratiques pouvaient ne pas s’accorder sur des détails, mais s’entendre sur l’essentiel des questions de politique internationale. Ceux qui optaient pour un ordre du jour différent sur les questions majeures n’appartenaient pas au camp dit « démocratique », ou bien n’étaient pas des acteurs internationaux suffisamment importants.

Par opposition, une caractéristique essentielle de notre monde actuel globalisé et multipolaire est que le fait de partager des valeurs démocratiques ne garantit pas un accord sur les importantes questions de politique internationale. Plus il y a de démocraties, plus la probabilité de conflits d’intérêts et de différends entre les pays démocratiques est grande.

Il n’y pas vraiment de raison de réagir avec colère lorsque des états comme la Turquie, le Brésil ou l’Afrique du Sud établissent des priorités différentes de celles de l’Europe ou des Etats-Unis, ou s’opposent sur la manière de gérer le conflit israélo-arabe, l’Iran, l’aide au développement, la promotion de la démocratie ou la protection de l’environnement. L’exemple américain montre clairement que les grandes puissances démocratiques poursuivent souvent leurs intérêts avec peu de considération pour le bien commun global tel que défini par d’autres.

En d’autres termes, l’ordre international devient pluraliste. Pour les démocraties occidentales établies, il s’agit d’accepter et d’assumer ces « différences démocratiques » au niveau international et de rechercher des coalitions multilatérales pour gérer ou résoudre les problèmes.

En principe, l’UE est mieux positionnée que les Etats-Unis (et certainement que la Chine) pour assumer cette tâche. Les Européens ont une grande pratique de la gestion des différends et savent trouver des consensus entre les états partageant la même vision. Ceci étant dit, l’Europe doit apprendre à être plus claire et plus transparente sur les intérêts qui déterminent ses propres politiques, plutôt que de suggérer que sa position sur un sujet donné constitue la seule application rationnelle des valeurs et des norme démocratiques.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

 

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Volker Perthes est président et directeur exécutif du Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité, basé à Berlin.
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When Democracies Collide

Foto oficial de la Cumbre de Líderes del G-20
The G-20 leaders at Cannes, France, in November 2011. Photo: Gobierno Federal/flickr.

BERLIN – The multipolar nature of today’s international system will again be on display at the upcoming G-20 summit in Los Cabos, Mexico. Global problems are no longer solved, crises managed, or global rules defined, let alone implemented, the old-fashioned way, by a few, mostly Western, powers. Incipient great and middle powers, such as India, Brazil, Indonesia, South Korea, Turkey, and South Africa, also demand their say.

Some of these powers are still emerging economies. Politically, however, most of them have crossed the threshold that has long limited their access to the kitchen of international decision-making. The five permanent members of the United Nations Security Council (the “P-5”) still defend their right to veto resolutions, and their military power is unmatched. But they can no longer dispose of sufficient resources, competence, and legitimacy to cope with global challenges or crises on their own.

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انتصار السياسة في أوروبا

A European flag and a Greek flag
Will Europe's politicians save the Euro? Photo: YoungJ523/flickr

مدريد ــ إن الاقتصاد ــ والنظريات الاقتصادية خاصة ــ ينتهي دوماً إلى ضرورات سياسية. ولهذا السبب فإن المشهد السياسي السريع التغير في أوروبا، والذي أسهمت موجات التمرد الانتخابي في فرنسا واليونان ضد التقشف المالي المدعوم من قِبَل ألمانيا في إعادة تشكيله، من المحتم أن يؤثر على السياسات الاقتصادية في أوروبا أيضا.

كانت هذه الحقيقة الحتمية سارية وعاملة طيلة تاريخ أوروبا في مرحلة ما بعد الحرب. والواقع أن تحول أوروبا من الاتحاد الجمركي المتواضع في إطار السوق الأوروبية المشتركة إلى سوق واحدة وعملة واحدة في إطار الاتحاد النقدي الأوروبي اليوم كان في حد ذاته تحركاً سياسياً في الأساس، وهو التحول الذي حمل دلالات استراتيجية بطبيعة الحال. إذ كانت فرنسا راغبة في ترويض القوة الألمانية بتسخيرها لصالح المشروع الأوروبية، وكانت ألمانيا على استعداد للتضحية بالمارك الألماني في سبيل تأمين موافقة فرنسا على ألمانيا الموحدة، كابوس أوروبا في الماضي القريب.

لا شك أن ألمانيا القوية اقتصادياً تشكل أهمية بالغة للمشروع الأوروبي، ولو كان ذلك لمجرد أن التاريخ أثبت مدى خطورة ألمانيا عندما لا تكون سعيدة. والواقع أنه بفضل اليورو ــ والسوق الأوروبية الجاذبة التي صاحبته ــ أصبحت ألمانيا اليوم الدولة صاحبة ثاني أضخم اقتصاد على مستوى العالم (تجاوزتها الصين في عام 2009).

بيد أن أوروبا على الرغم من ذلك كانت تجد دوماً صعوبة في التفاهم مع ألمانيا التي تتسم بالثقة المفرطة بالنفس، ناهيك عن الغطرسة. وتؤكد الاضطرابات السياسية الحالية في أوروبا أن وصفات التقشف التي قدمتها المستشارة الألمانية أنجيلا ميركل للدول المثقلة بالديون على أطراف أوروبا، كانت أشبه بالإملاءات الألمانية، بصرف النظر عن مدى معقوليتها من الناحية المجردة. ومكمن الخوف هنا في نظر العديد من المراقبين ليس “المشكلة الألمانية” التاريخية في أوروبا فحسب، بل وأيضاً حقيقة مفادها أنا ألمانيا قد تنتهي بها الحال إلى تصدير نفس أشباح السياسيات المتطرفة والنزعة القومية العنيفة، التي تجاوزتها في الداخل بفضل نجاحها الاقتصادي، إلى بقية أوروبا.

وبمجرد تحول الأزمة إلى واقع يومي محزن بالنسبة للملايين من العاطلين عن العمل ــ وخاصة بالنسبة لما يبدو وكأنه جيل ضائع من الشباب العاطلين في أوروبا ــ أصبحت مؤسسات الاتحاد الأوروبي أيضاً هدفاً للسخط الشعبي. والواقع أن أوجه القصور التي تعيب هذه المؤسسات ــ والتي تجسدت في النظام المرهق لإدارة الحكم، ومؤتمرات القمة غير الحاسمة التي لا نهاية لها ــ وافتقارها للشرعية الديمقراطية من الأسباب التي جعلت الملايين من الناخبين في مختلف أنحاء القارة يتنصلون منها.

وقد أظهرت التجربة الأوروبية أن إخضاع المجتمع للنظريات الاقتصادية خطأ لا يغتفر من الناحية السياسية. إن الحساسيات الاجتماعية والإحباطات إزاء فشل النظام السياسي في تقديم الحلول تشكل التربة الخصبة التي نشأت منها دوماً الحركات المتطرفة التي تعرض حلولاً سهلة.

إن التلازم الهش بين زعماء التيار السائد والناخبين كان يشكل دوماً سياسات الهوية العرقية المتشددة، والقومية المتطرفة، والتعصب الأعمى الصريح. وقد انتهت الحال بالرئيس الفرنسي السابق وهو يسعى يائساً إلى مناشدة هذه المشاعر على وجه التحديد في محاولة أخيرة لتجنب موته السياسي.

وما شهدناه في مختلف أنحاء أوروبا مؤخراً هو في واقع الأمر تمرد من قِبَل الناخبين ضد التيار السياسي السائد. ففي الجولة الأولى من الانتخابات الرئاسية الفرنسية، حصل اليمين المتطرف واليسار المتطرف على أكثر من 30% من الأصوات، مع تهديد جبهة ماريان لوبان المناهضة للاتحاد الأوروبي بالحلول محل اتحاد يمين الوسط كحركة شعبية باعتبارها الحزب اليميني الجديد السائد في البلاد. وفي اليونان كان تفتت النظام الحزبي الخطير إلى سلسلة من المجموعات الأصغر، مقترناً بالظهور القوي لليسار الجديد المناهض للتقشف متمثلاً في حزب أليكسيس تسيبراس (حزب سيريزا)، واليمين النازي الجديد، سبباً في انزلاق الحكم إلى حالة من الشلل التام.

ومن عجيب المفارقات هنا أن ما فشلت في تحقيقه الاحتجاجات المتحضرة التي نظمتها الأحزاب الرئيسية في الدول الواقعة على أطراف أوروبا ــ تخفيف لعقيدة التقشف ــ قد يتأتى كنتيجة لسياسات حافة الهاوية التي اقترحها اليسار المتطرف اليوناني. وبتمرده السافر ضد التقشف الذي أملته ألمانيا، ومن خلال جعل انسحاب اليونان من اليورو احتمالاً معقولا، فإن حزب سيريزا يقرب الدول الواقعة على أطراف أوروبا أكثر من أي وقت مضى من الانهيار الفوضوي. وبالإصرار على أن يكون الاختيار بين الشروط الجديدة لإنقاذ اليونان أو يوم الهلاك، فربما يخلق حزب سيريزا بهذا إمكانية التوصل إلى حل شبه كينزي (متوافق مع مبادئ جون ماينارد كينز) للأزمة الأوروبية.

قد يكون تسيبراس “متهورا” كما قد يزعم خصومة من يسار الوسط (باسوك) ويمين الوسط (الديمقراطية الجديدة)، ولكنه ليس فاقداً لقواه العقلية. بل إنه يشكل قراءة رزينة للواقع: فقد تحولت خطة التقشف إلى طريق مؤكد إلى جحيم اجتماعي لأهل وطنه، ومن المرجح أن يحكم على اليونان بسنوات طويلة من الكساد المدمر في ظل فخ الديون الدائم، بل وربما يؤدي إلى انهيار الديمقراطية.

ربما كان من الواجب أن يخضع عناد ميركل الأسطوري الآن لمقتضيات السياسة. فقد يكون من الممكن تجاهل دعوة رئيس المفوضية الأوروبية خوسيه مانويل باروسو لتبني سياسة اقتصادية أكثر مرونة، ولكنه أمر مختلف تماماً أن نتجاهل الرسالة القوية القادمة من الناخبين الفرنسيين واليونانيين.

وهو ليس بالصداع السياسي البسيط بالنسبة لميركل أن تضطر إلى مواجهة التحالف المناهض للتقشف، والذي يتألف من رئيس الوزراء الإيطالي ماريو مونتي والرئيس الفرنسي الجديد فرانسوا هولاند. ومن المؤكد أن قدرة أسبانيا على تحمل “علاج” التقشف الذي لا يسفر إلا عن انزلاقها إلى مستويات أعمق من الركود ليست بلا حدود أيضا.

وعلى هذا فإن وزير الألمانية الألماني، الوصي على السلامة المالية، ينظر في اتخاذ تدابير مثل استخدام بنك الاستثمار الأوروبي لتعزيز النمو، بإصدار “سندات مشروع” الاتحاد الأوروبي لتمويل الاستثمار في البنية الأساسية، والسماح للأجور في ألمانيا بالارتفاع بوتيرة أسرع من نظيراتها في بقية أوروبا. ولعل الانتصار الوشيك ــ والحتمي في واقع الأمر ــ للسياسة على الاقتصاد المتمرد بات أقرب مما نتصور.

ترجمة: إبراهيم محمد علي          Translated by: Ibrahim M. Ali

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شلومو بن عامي وزير خارجية إسرائيل الأسبق، ونائب رئيس مركز توليدو الدولي للسلام حاليا، ومؤلف كتاب “ندوب الحرب وجراح السلام: المأساة العربية الإسرائيلية”.
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Le triomphe du politique en Europe

A European flag and a Greek flag
Will Europe's politicians save the Euro? Photo: YoungJ523/flickr

MADRID – L’économie, particulièrement sous sa forme théorique, finit toujours par s’effacer devant les impératifs politiques. C’est pourquoi les changements subits du paysage politique de l’Europe, refaçonné en France et en Grèce par les frondes électorales contre l’austérité fiscale prônée par l’Allemagne, risquent également d’influer sur les mesures économiques de l’Europe.

Un tel impératif a toujours sous-tendu la période d’après-guerre de l’Europe. Effectivement, le passage de l’Europe d’une modeste union douanière de la Communauté économique européenne au marché commun et à la monnaie unique de l’actuelle Union monétaire européenne était en soi un acte fondamentalement politique, qui était évidemment chargé d’implications stratégiques. La France souhaitait apprivoiser la puissance allemande en l’attelant au projet européen et l’Allemagne était prête à sacrifier le Deutsche Mark pour que la France accepte la réunification des deux Allemagnes, le cauchemar pour l’Europe d’un passé encore frais.

Une Allemagne économiquement forte est, sans aucun doute, essentielle au projet européen. Ne serait-ce que par les leçons du passé qui ont démontré combien dangereuse pourrait être une Allemagne mécontente ? C’est en fait grâce à l’euro et au marché européen captif qui l’accompagne que l’Allemagne contemporaine est la deuxième plus grande exportatrice mondiale (surpassée par la Chine en 2009).

L’Europe a cependant toujours éprouvé des difficultés à accepter une Allemagne trop sûre d’elle-même, encore moins lorsqu’elle fait preuve d’arrogance. La tourmente politique actuelle en Europe signifie que, toutes sensées qu’elles soient en théorie, les prescriptions d’austérité de la chancelière Angela Merkel pour l’Europe périphérique criblée de dettes, ont néanmoins toutes les apparences d’un diktat allemand. L’inquiétude d’un grand nombre n’est pas uniquement la traditionnelle « question allemande » de l’Europe, mais aussi que l’Allemagne pourrait finir par exporter au reste de l’Europe les mêmes fantômes de radicalisme politique et de nationalisme belliqueux que son succès économique a évacués du pays.

La crise devenant la triste réalité quotidienne de millions de chômeurs, surtout pour ce qui semble être une génération perdue de jeunes européens sans emploi, les institutions de l’UE sont également devenues une cible du courroux populaire. Leurs lacunes – incarnées dans un système encombrant de gouvernance, et en sommets sans fin et sans aucun résultat concluant – et leur manque de légitimité démocratique sont en voie d’être rejetés en bloc par des millions d’électeurs dans tout le continent.

L’expérience de l’Europe a démontré que l’effacement de la société devant des théories économiques est politiquement indéfendable. Le sentiment de vulnérabilité sociale et la frustration envers l’échec du système politique à amener des solutions constituent les assises sur lesquelles les mouvements radicaux se sont toujours élancés pour offrir des solutions simplistes.

Une telle déconnexion entre les dirigeants issus de partis dominants et les électeurs a toujours eu pour corollaire le jeu politique de l’identité ethnique accentuée et du nationalisme exacerbé, voire du fanatisme déclaré. L’ex-président français Nicolas Sarkozy a fini la campagne par des tentatives désespérées de faire appel justement à ces sentiments dans son dernier effort pour empêcher la fin de sa carrière politique.

Ce que nous avons pu observer récemment dans toute l’Europe, c’est une révolte des électeurs contre les élites politiques traditionnelles. Dans le premier tour des élections présidentielles françaises, l’extrême droite a remporté plus de 30 % du scrutin, avec le Front national anti Europe de Martine Le Pen, menaçant de supplanter le parti du centre droit de l’Union pour un mouvement populaire comme le nouveau parti dominant de la droite du pays. En Grèce, la dangereuse fragmentation du système des partis dans un éventail de groupes politiques plus restreints, en conjonction avec la très nette émergence d’une nouvelle gauche anti austérité, le Syriza d’Alexis Tsipras, ainsi que d’une droite néonazie, ont plongé la gouvernance dans un état de paralysie totale.

Ironiquement, ce que les protestations civilisées des partis traditionnels dans l’Europe de la périphérie n’ont pas atteint, c.-à-d. un assouplissement du dogme de l’austérité, pourrait bien provenir de la politique kamikaze adoptée par la gauche radicale grecque. Par sa rébellion déclarée contre l’austérité dictée par l’Allemagne et en rendant très probable le retrait de la Grèce de la zone euro, Syriza rapproche plus que jamais la perspective d’un effondrement chaotique de l’euro dans la périphérie de l’Europe, ou même en son cœur. En insistant sur le fait qu’il s’agit de choisir entre de nouvelles conditions pour le sauvetage de la Grèce ou un scénario d’apocalypse, Syriza pourrait bien avoir créé la possibilité d’une résolution quasi keynésienne de la crise européenne.

Tsipras est peut-être un « impétueux » comme voudraient le dépeindre ses adversaires du parti traditionnel du centre gauche Pasok et du centre droit de la Nouvelle démocratie, mais il n’est pas irrationnel. Sa vision est plutôt une lecture sobre de la réalité : le plan d’austérité est devenu une voie directe aux enfers pour ses compatriotes, qui condamnera fort probablement la Grèce prise au piège d’un endettement permanent à des années interminables de dépression catastrophique et éventuellement à la mort de sa démocratie.

L’opiniâtreté maintenant légendaire de Merkel devra éventuellement céder devant les impératifs de la politique. C’est une chose d’ignorer l’appel du président de la Commission européenne José Manuel Barroso pour une politique économique moins rigide, c’en est une autre de rejeter du revers de la main le message musclé des électeurs français et grecs.

Car il n’est plus possible de considérer comme mineur le casse-tête politique pour Merkel de faire face au front commun contre l’austérité entre le premier ministre italien Mario Monti et le nouveau président français, François Hollande. La capacité de l’Espagne de survivre à une cure d’austérité qui ne fait que l’enfoncer encore plus dans les ornières de la récession doit aussi avoir ses limites.

Aussi le ministère des Finances de l’Allemagne, le cerbère de la rigueur budgétaire, envisage déjà des mesures inédites où la Banque européenne d’investissement s’engagerait dans la promotion de la croissance, l’émission d’obligations européennes liées à des projets de financement d’investissements en infrastructures. Il pourrait même laisser les salaires allemands croître plus rapidement que dans le reste de l’Europe. La victoire imminente, voire inévitable, de la politique sur l’économie récalcitrante pourrait bien être maintenant.

Traduit par Pierre Castegnier

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Shlomo Ben Ami, ancien ministre des Affaires étrangères d’Israël, est vice-président du Toledo International Centre for Peace. Il est l’auteur de Scars of War, Wounds of Peace : The Israeli-Arab Tragedy (Cicatrices de guerre, blessures de paix : la tragédie israélo-arabe).

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The Triumph of Politics in Europe

A European flag and a Greek flag
Will Europe's politicians save the Euro? Photo: YoungJ523/flickr

MADRID – Economics, particularly economic theories, always yield in the end to political imperatives. That is why Europe’s fast-changing political landscape, reshaped by electoral insurrections in France and Greece against German-backed fiscal austerity, is bound to affect Europe’s economic policies as well.

Such an imperative has been at work throughout Europe’s postwar history. Indeed, Europe’s shift from the modest customs union of the European Economic Community to the single market and common currency of today’s European Monetary Union was itself a fundamentally political move, one with strategic implications, of course. France wanted to tame German power by harnessing it to the European project, and Germany was prepared to sacrifice the Deutsche Mark for the sake of France’s acceptance of a united Germany, the nightmare of Europe’s recent past.

An economically robust Germany is, without doubt, vital to the European project, if only because history has shown how dangerous an unhappy Germany can be. Indeed, it was thanks to the euro – and the captive European market that goes with it – that Germany today is the world’s second-leading exporter (China surpassed it in 2009).