Le « pivot » désaxé des Etats-Unis

Obama meets with Myanmar’s President Thein Sein. Photo: Pete Souza/Wikimedia Commons

NEW DELHI – Le premier voyage à l’étranger du président Barack Obama après la victoire de son second mandat met en évidence la nouvelle centralité de l’Asie par rapport à l’économie et à la sécurité des Etats-Unis. Mais la tournée d’Obama en Asie souligne également la principale question de la politique américaine dans la région : le « pivot » des Etats-Unis vers l’Asie va-t-il acquérir un contenu stratégique effectif, ou bien restera-t-il en grande partie un nouvel emballage rhétorique pour de vieilles mesures politiques ?

Les États-Unis, prompts à tirer parti des préoccupations régionales déclenchées par l’affirmation de soi de plus en plus musclée de la Chine, ont renforcé leurs liens militaires avec leurs alliés asiatiques existants et ont forgé des relations de sécurité avec de nouveaux amis. Mais le grisant retour des Etats-Unis au premier plan en Asie a obscurci ses principaux défis, pour demeurer un point d’ancrage principal de sécurité dans la région, face aux ambitions stratégiques de la Chine.

Un de ces défis est le besoin d’arrêter l’érosion du pouvoir relatif des Etats-Unis, ce qui exige à son tour un complet renouvellement de la politique intérieure, dont en particulier l’assainissement des finances publiques. Mais la nécessité d’une réduction des dépenses soulève également l’éventualité que les Etats-Unis soient incapables de financer un changement militaire vers la région Asie-Pacifique, ou pire encore, qu’ils soient forcés de se replier.

Les États-Unis sous Obama ont cédé davantage de terrain en Chine, une tendance qui a certes commencé quand le président Bush a été préoccupé par les guerres en Afghanistan et en Irak. Cela a semé le doute quant à la capacité des Etats-Unis de fournir un appui stratégique à son « pivot » en maintenant un fort niveau d’engagement dans la région Asie-Pacifique, où il maintiennent déjà 320 000 hommes. Le déploiement annoncé de 2 500 marines supplémentaires en Australie est largement symbolique.

En fait, après avoir suscité les espoirs des asiatiques d’une réaction américaine plus robuste face à l’affirmation croissante de la Chine, l’administration Obama a commencé à tasser les aspects militaires de son « pivot », en soulignant au contraire une plus grande participation économique des États-Unis. Ce changement a été perçu comme un soulagement par les responsables de la région qui craignent d’être obligés de choisir entre les Etats-Unis et la Chine. Mais pour les pays qui supportent le poids de l’approche récalcitrante de la Chine à ses différends territoriaux et maritimes, cet accent soulève de nouveaux doutes quant à l’engagement des Etats-Unis.

En fait la réorientation économique du « pivot » des États-Unis corrige une politique qui avait trop insisté sur la composante militaire et avait mis les États-Unis sur la voie d’un conflit avec la Chine. C’est la secrétaire d’Etat Hillary Clinton qui avait montré une position plus belliciste des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine dans son discours dur devant l’ASEAN en 2010 à Hanoï. Elle modère maintenant cette position en favorisant le commerce et l’investissement lors de ses visites en Asie.

Obama accentue aussi les aspects économiques du « pivot » des Etats-Unis et dépeint son voyage en Asie comme un effort pour créer plus d’emplois nationaux dans le secteur de l’industrie de transformation par des exportations plus élevées vers « la région à la croissance la plus rapide et la plus dynamique du monde ». Même sa visite historique en Birmanie (la première par un Président des Etats-Unis) concerne aussi le commerce car elle aborde le sevrage d’un pays situé en un lieu stratégique et riche en ressources sous influence chinoise.

Le recentrage sur les questions commerciales et économiques a également incité Washington à promouvoir l’Accord de Partenariat Trans-Pacifique, qui vise à créer un nouveau groupe de libre-échange Asie-Pacifique qui exclut la Chine. En outre, les États-Unis mettent l’accent sur l’importance du Sommet sur l’Extrême-Orient et sur l’ASEAN, dont le sommet coïncide avec la réunion du Sommet sur l’Extrême-Orient à Phnom Penh où Barack Obama sera présent.

Le changement de cap américain est aussi dicté par une autre considération : les Etats-Unis n’ont rien à gagner en choisissant leur camp dans les conflits de la Chine avec ses voisins, à moins que naturellement, les intérêts des Etats-Unis ne soient directement en jeu, comme en mer de Chine du méridionale, où les revendications maritimes chinoises menacent la liberté de navigation sur certaines voies de navigation les plus fréquentées au monde.

Le souci de leur propre intérêt national explique pourquoi les Etats-Unis ont défini un cadre tacite de neutralité au sujet de la renaissance des conflits territoriaux sino-indiens, y compris sur la résurrection soudaine de la part de la Chine de la revendication du grand Etat de l’Himalaya indien d’Arunachal Pradesh. De même, les Etats-Unis ont invité la Chine et le Japon à résoudre pacifiquement leur querelle sur les îles Senkaku sous contrôle japonais. Le but principal des Etats-Unis est d’éviter une escalade du conflit au point où serait obligatoire, contre leurs propres intérêts, de choisir le camp japonais.

Quand le secrétaire Leon Panetta de la Défense des Etats-Unis a rencontré le dirigeant chinois Xi Jinping en Chine en septembre, il a essuyé des remontrances selon lesquelles les Etats-Unis doivent rester en dehors du conflit sino-japonais. En effet, lors des manifestations anti-japonaises en Chine déclenchées en septembre, Panetta au lieu de conseiller à la Chine de contenir ces manifestations souvent violentes, a réitéré publiquement la neutralité des Etats-Unis dans le conflit sur le contrôle des îles.

La correction de la politique des Etats-Unis s’étend jusqu’à la terminologie. Les diplomates américains ont maintenant complètement abandonné le terme de « pivot », à cause de sa connotation militaire, en faveur de celui de « rééquilibrage ».

Quel que soit le nom qu’on lui donne, la nouvelle approche politique concerne la Chine, où les Etats-Unis renforcent des alliances et des amitiés avec les pays périphériques de la Chine, dont l’Inde, le Japon, les Philippines, le Vietnam, l’Indonésie et la Corée du Sud. Pourtant, l’administration Obama continue de nier que la Chine soit au centre de sa stratégie. En fait, cette administration est peu disposée à dire ou à faire quoi que ce soit publiquement qui puisse exciter la colère de la Chine.

La région Asie-Pacifique va peser plus lourd sur le second mandat d’Obama, d’autant plus que le retrait des troupes américaines en cours mettra fin à la guerre en Afghanistan en 2014. Mais Obama devra définir plus clairement la politique américaine, s’occuper de la montée en puissance rapide de la Chine sous un régime autoritaire qui poursuit ses revendications frontalières agressives et ravive son nationalisme. Les États-Unis et le reste de l’Asie ne doivent pas simplement s’adapter à la Chine, mais ils doivent chercher à modeler une Chine qui respecte les règles du jeu.

Traduit de l’anglais par Stéphan Garnier.

Copyright Project Syndicate


Brahma Chellaney, professeur en études stratégiques au Centre d’Etudes Politiques de New Delhi, est l’auteur de Asian Juggernaut et de Water: Asia’s New Battleground.

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Confusion Down Under: Australia and the US Pivot to Asia

Developments in and Obstacles to the US Pivot to Asia


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