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L’armement de l’Inde au cœur des relations avec les Etats-Unis

Indian Air Force Embraer EMB 1451, courtesy of PL Tandon/Flickr

NEW DELHI – La progression des ventes d’armes américaines à l’Inde est régulièrement citée comme la preuve de l’approfondissement de la relation de défense entre les deux pays. Mais la viabilité à long terme de cette relation, dans laquelle l’Inde est davantage client que partenaire, reste un sérieux sujet de préoccupation pour les Indiens. La Déclaration conjointe sur la coopération de défense entre l’Inde et les Etats-Unis, publiée le 28 septembre dernier, et qui comprend l’intention d’aller au-delà de la vente d’armes pour établir une coproduction d’équipements militaires, constitue-t-elle un point tournant ou n’est-elle qu’un artifice destiné à apaiser l’Inde ?

Les moteurs du développement de la relation stratégique sont évidents. Depuis 2006, les échanges commerciaux bilatéraux ont quadruplé, pour atteindre 100 milliards de dollars environ cette année. Et au cours de la décennie écoulé, les exportations américaines d’armement ont grimpé en flèche, de seulement 100 millions de dollars à plusieurs milliards de dollars par an.

Compte tenu de la baisse des dépenses militaires aux Etats-Unis mêmes et de la situation tendue des autres marchés à l’exportation, les entreprises de défense américaines ont cherché à accroître leurs ventes à l’Inde, qui est aujourd’hui le plus grand importateur mondial d’armement. Le contexte politique est favorable à leurs projets : l’Inde mène actuellement plus d’exercices militaires avec les Etats-Unis qu’avec n’importe quel autre pays.

Pour les Etats-Unis, remplacer la Russie comme principal fournisseur d’armements de l’Inde a été un triomphe diplomatique majeur, qui n’est pas sans rappeler la décision prise par l’Égypte durant la Guerre froide de changer d’allégeance – et de fournisseur d’armements – de l’Union soviétique aux Etats-Unis. La différence est que l’Inde est, elle, en mesure de payer pour les armes qu’elle achète.

Et les paiements sont conséquents. Ces dernières années, l’Inde a commandé des équipements militaires américains à hauteur de 9 milliards de dollars environ. Elle achète en ce moment de nouveaux systèmes d’armement américains – 22 hélicoptères d’attaque Apache, 6 avions de transport militaire C-130J, 15 hélicoptères de transport lourd Chinook et 146 obusiers M-777 – pour une valeur globale de 5 milliards de dollars. Le montant des contrats d’armement de l’Inde avec les entreprises américaines dépasse le montant de l’aide militaire américaine à quelque pays que ce soit, sauf Israël.

Nirupama Rao, l’ambassadeur de l’Inde aux Etats-Unis, a qualifié ces transactions de « nouvelle frontière » dans les relations entre les deux pays, et de « très prometteuse qui plus est ». Mais si cette évolution est certainement positive pour les Etats-Unis, pour l’Inde, elle représente une nouvelle frontière de dépendance.

Le problème est que le secteur de la Défense indien n’a pratiquement rien qu’il puisse vendre aux Etats-Unis. Le pays doit encore développer une production d’armement crédible comme par exemple celle du Japon, qui développe des systèmes d’armement avancés conjointement avec les Etats-Unis. En fait, l’Inde dépend des importations – non seulement de ses fournisseurs principaux comme les Etats-Unis et la Russie, mais également d’Israël, le 6ème exportateur mondial d’armements – pour assurer ses besoins même les plus élémentaires en matière de défense.

Par ailleurs, le gouvernement indien ne s’est pas servi du pouvoir de négociation lié à ces énormes contrats d’armements pour faire progresser les intérêts nationaux. Il aurait par exemple pu tenter de convaincre les Etats-Unis de cesser de vendre des armes au Pakistan ou d’obtenir un meilleur accès au marché américain pour les entreprises indiennes très compétitives des secteurs pharmaceutique et des technologies de l’information, qui sont aujourd’hui confrontées à de nouvelles barrières non tarifaires américaines.

Mettre en œuvre la récente Déclaration de coopération de défense ne sera pas une tâche aisée. Par exemple, identifier les possibilités spécifiques de projets collaboratifs d’armement doit être fait conformément aux « politiques et procédures nationales ». Mais les deux parties ne peuvent pas vraiment « se placer au même niveau que leurs partenaires les plus proches » à moins que les politiques et procédures nationales – en particulier celles des Etats-Unis – évoluent suffisamment.

De même, la Déclaration ne fait que répéter que les Etats-Unis soutiennent pleinement « l’adhésion à part entière » de l’Inde dans les quatre régimes de contrôle des technologies, en grande partie établis à l’initiative des Américains : l’Arrangement de Wassenaar, le Groupe des fournisseurs nucléaires, le régime de contrôle de la technologie des missiles, et le Groupe Australie. Étant donné que la politique des Etats-Unis est de refuser l’accès aux technologies sensibles pour les pays qui ne sont pas membres de ces régimes, l’adhésion de l’Inde ferait toute la différence en matière de partage de technologies.

La position des États-Unis laisse à penser qu’ils cherchent surtout à composer avec le désir de l’Inde d’établir une relation plus équitable s’agissant des questions de défense. Ils sont prêts à produire conjointement des systèmes défensifs plus modestes, comme les missiles anti tank Javelin, pour ouvrir la voie à de nouveaux contrats à plusieurs milliards de dollars pour les systèmes fabriqués aux Etats-Unis. Les médias indiens participent également au renforcement de cette illusion de progrès en insistant sur la formulation « partenaires les plus proches » pour se féliciter de l’accord.

Alors que la volonté des Etats-Unis d’approfondir la relation de défense a surtout pour objectif de compenser l’influence d’une Chine de plus en plus entreprenante, l’ironie de la situation est que le président américain Barack Obama a adopté une position de neutralité en ce qui concerne les différents entre l’Inde et la Chine. Les Etats-Unis ont par exemple décliné la proposition d’organiser des exercices militaires conjoints dans l’État indien d’Arunachal Pradesh, dans le nord-est du pays, appelé par la Chine « Tibet du Sud » depuis 2006.

Actuellement, les Etats-Unis vendent essentiellement des systèmes d’armement défensifs à l’Inde, tandis que la Russie, entre autres fournisseurs, propose des armes offensives, dont des bombardiers stratégiques, un porte-avions et un sous-marin nucléaire en location. Les Etats-Unis seraient-ils prêts à vendre des armements offensifs à l’Inde – dont des armes conventionnelles de haute précision, des moyens de lutte anti sous-marine et des missiles longue portée sol-sol et sol-mer – qui pourraient dissuader une attaque militaire préemptive de la Chine ?

Cette question prendra une importance croissante, au fur et à mesure du développement de coopération de défense entre les Etats-Unis et l’Inde.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Copyright Project Syndicate


Brahma Chellaney est professeur d’études stratégiques au Centre de recherche politique à New Delhi.



For additional material on this topic please see:

India and China: Nuclear Rivalry in the Making?

The Tactical Reach and Requirement of the Indian Navy

US – India Homeland Security Cooperation


For more information on issues and events that shape our world please visit the ISN’s Weekly Dossiers and Security Watch.

 

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