La manœuvre kurde d’Erdoğan

Erdoğan
Recep Tayyip Erdoğan. Photo: Randam/Wikimedia Commons

ISTANBUL – Le conflit au Moyen-Orient menace non seulement la sécurité de plusieurs Etats, mais également leur existence pérenne. La Syrie, l’Irak, le Liban parmi d’autres sont maintenant aux prises dans des combats sectaires, qui risquent de se fragmenter en sous-Etats ethniques et de transformer une région dont la géographie politique a été élaborée il y a près d’un siècle.

En examinant la scène régionale, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan a mis au point un plan audacieux pour améliorer la position régionale de la Turquie et pour prolonger sa propre domination politique nationale. Faisant face à la fin d’une auto-limitation à trois mandats de sa fonction de Premier ministre, il a l’intention de modifier la constitution turque pour introduire un système présidentiel, avec lui-même à sa tête comme étant le premier titulaire à exercer un pouvoir aussi étendu.

Le plan d’Erdoğan implique toutefois de mettre fin au conflit de 30 ans de la Turquie avec sa propre population kurde. En conséquence, le gouvernement Erdoğan a décidé de négocier avec Abdullah Öcalan, le dirigeant emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le mouvement de résistance armée kurde.

L’enjeu consiste à convenir d’une nouvelle constitution plus libérale qui permette de renforcer les droits de la plus grande minorité ethnique de la Turquie et d’accorder une délégation substantielle du pouvoir aux gouvernements régionaux. En retour, on s’attend à ce que le PKK mette fin à trois décennies de lutte contre l’Etat turc. Le 21 mars, lors d’un rassemblement de près d’un million de personnes dans le Sud-Est de la ville turque de Diyarbakir, Öcalan a prononcé un message de paix depuis sa cellule. Il a appelé à la fin de la lutte armée et a invité les combattants du PKK à quitter le pays.

Pour Erdoğan les enjeux sont énormes. Erdoğan envisage de soumettre les changements constitutionnels et les conditions de la paix à un référendum national, un lien qui pourrait transformer la vie politique turque. Si les négociations réussissent, il restera dans les mémoires pour son rôle historique de pacificateur et obtiendra une meilleure chance de réaliser son ambition présidentielle, en recevant le soutien parlementaire pour réviser la constitution du Parti pour la Paix et la Démocratie kurde (BDP).

Cependant si les négociations échouent, Erdoğan sera tenu pour responsable de toute détérioration de la sécurité qui s’ensuivra. Un rapport récemment divulgué de la stratégie employée face à Öcalan met l’accent sur le risque, en ce qu’il cite le chef du PKK comme une menace de guerre à grande échelle pour le gouvernement.

En même temps, le gouvernement turc poursuit une autre voie de négociations, par un rapprochement avec une autre autorité Kurde – le gouvernement régional du Kurdistan (KRG) au Nord de l’Irak. Le grand projet est d’intégrer le Kurdistan irakien dans l’économie turque.

La Turquie fournit déjà la plupart des importations à l’économie du KRG, chiffrées l’année dernière à près de 70% des 11 milliards de dollars en exportations vers l’Irak l’année dernière. Mais c’est le début d’un accord sur l’énergie entre la Turquie et le KRG qui est censé jeter les bases d’une véritable alliance stratégique.

L’opération non divulguée est censée accorder des concessions importantes à la Turquie pour prospecter sur de nouveaux gisements de gaz au Nord de l’Irak, ainsi qu’en accordant des tarifs préférentiels sur les exportations d’énergie vers la Turquie. En retour, la Turquie devrait aider l’infrastructure du KRG pour construire un pipeline pour l’exportation de pétrole et de gaz vers la Turquie, sans compter sur les pipelines appartenant à l’Irak, contrôlés par le gouvernement central de Bagdad.

Au sein du gouvernement turc, cette ouverture est perçue comme une immense opportunité pour réduire la forte dépendance de la Turquie sur les importations d’énergie. En plus d’assurer l’approvisionnement en énergie, l’accord aiderait la Turquie à surmonter son déficit courant chronique : environ 70% des 84 milliards de dollars de déficit commercial du pays sont dus aux coûts des importations pour l’approvisionnement en énergie.

Pour le KRG cet accord assurerait la future richesse économique de la région sans être pris en otage par un gouvernement irakien de moins en moins sympathique. En vertu de la constitution irakienne, la région kurde a droit à 17% des revenus en pétrole et en gaz. Mais la répartition du prix des hydrocarbures est irrégulière et le gouvernement central a accumulé des arriérés importants. Le KRG espère qu’un accord avec la Turquie lui permettra d’obtenir des revenus d’hydrocarbures plus réguliers et plus prévisibles.

Mais les Etats-Unis restent fermement opposés à un tel accord entre la Turquie et le KRG, en ce qu’il nuirait à la stabilité de l’Irak et alimenterait les tendances sécessionnistes de l’approvisionnement en carburant dans le Nord. En février pendant son voyage à l’étranger, lors d’une visite à Ankara, le secrétaire d’Etat des Etats-Unis John Kerry a réitéré son inquiétude dans ses entretiens face à ses homologues turcs.

Les craintes des Etats-Unis ne sont pas partagées dans les milieux gouvernementaux turcs, où les accords entre les géants américains du pétrole Exxon et Chevron et le KRG sont considérées comme la preuve que l’Amérique est plus préoccupée par sa part du gâteau dans le Nord de l’Irak que par les prétendues menaces pour la stabilité du pays. Sans surprise, le gouvernement Erdoğan a décidé d’accorder peu d’attention aux préoccupations du gouvernement américain.

Les contraintes sectaires qui déchirent à présent les sociétés du Moyen-Orient sont susceptibles de modifier la carte de cette région. Erdoğan a mis au point un plan qui permet de profiter de ce développement, d’assurer son contrôle politique et de verrouiller la sécurité énergétique de son pays. Il envisage un nouvel ordre régional sous direction turque, fondé sur un réalignement entre les Turcs et les Kurdes qui sous-tend un partenariat stratégique pour l’exploitation des dernières les ressources énergétiques inexploitées de la région.

Traduit de l’anglais par Stéphan Garnier.

Copyright Project Syndicate


Sinan Ulgen is Chairman of the Istanbul-based Center for Economics and Foreign Policy Studies (EDAM) and a visiting scholar at Carnegie Europe in Brussels.

For additional reading on this topic please see:

Erdoğan und Öcalan verhandeln – Paradigmenwechsel in der türkischen Kurdenpolitik und neue Strategie der PKK

Endgame in Sight for the Conflict Between Turkey and the PKK?

Turkey: Background and US Relations


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