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L’automne des patriarches

Hugo Chávez
Hugo Chávez. Photo: Valter Campanato/ABr/Wikimedia Commons.

MADRID – « Comme il est difficile de mourir ! » aurait déclaré Francisco Franco sur son lit de mort. La mort est semble-t-il toujours particulièrement difficile à gérer pour les autocrates, même lorsqu’ils meurent de causes naturelles.

L’agonie d’un dictateur est toujours une forme de dramaturgie, avec ses masses extatiques, les futurs successeurs luttant pour leur survie politique, et dans les coulisses, la coterie du dictateur rallongeant la vie de leur patriarche pour assurer dans l’interlude la protection de leurs privilèges. Le gendre de Franco, qui était aussi le médecin de la famille, avait plus d’un mois durant maintenu le despote artificiellement en vie.

Il est difficile de dire depuis combien de temps le vénézuélien Hugo Chavez était mort avant que son décès ne soit officiellement annoncé. Gagnant du temps pour assurer leur propre avenir politique, les responsables vénézuéliens ont soigneusement mis en scène la maladie, puis la mort de Chavez, suggérant même à la fin, alors qu’il était soumis à des traitements complexes et insoutenables contre le cancer, qu’il « marchait toujours et faisait de l’exercice. » Ce vide d’information n’est pas sans rappeler le secret qui avait entouré les disparitions de Staline et de Mao, ou la coutume ottomane de garder secrète la mort du sultan pendant des semaines jusqu’à ce que la succession soit effectivement réglée.

La manipulation émotionnelle de la mise-en-scène entourant la mort de Chávez semble certainement se traduire par un soutien électoral en faveur de son successeur, Nicolás Maduro. Mais cela suffira-t-il pour créer une lignée Chaviste ?

En Argentine, malgré le désastre qu’avait entrainé le retour au pouvoir de Juan Perón en 1973 après 18 années d’exil, le Péronisme s’était réincarné dans les années 1980 dans la présidence de Carlos Saul Menem, puis avec l’arrivée du président Néstor Kirchner et plus tard, de son épouse, l’actuelle présidente Cristina Fernández de Kirchner. Dans ses discours mélodramatiques, Fernández ne se cache pas de vouloir élever son défunt mari au statut de saint, tout comme Perón l’avait fait pour sa femme Evita. Lors de sa prise de fonction, elle a d’ailleurs non seulement juré allégeance à la constitution, mais aussi à « Lui » (Kirchner).

Contrairement aux simples mortels, les dictateurs ont effectivement une bonne chance de profiter d’une vie après la mort. Dans l’Egypte ancienne, les Pharaons décédés étaient embaumés et déifiés. Après Auguste, le premier prince romain, le Sénat pouvait voter l’accession des empereurs décédés au statut de divinité. Une telle apothéose, bien sûr, servait les intérêts politiques des successeurs de l’empereur, qui pouvaient alors prétendre à un lignage d’ordre divin tout en aspirant à être eux-mêmes élevés au statut de dieu.

Chávez excellait à ridiculiser ses ennemis politiques, mais il était bien trop narcissique pour envisager sa fin avec le style d’humour qui, d’après Suétone, inspira le trait d’esprit de l’empereur Vespasien sur son lit de mort : « Oh ! Je dois être en train de devenir un dieu. » L’idée grotesque d’embaumer le corps de Chavez a finalement été rejetée précisément par crainte des dommages que subirait le corps durant sa présentation aux masses, dans un exercice chaotique de manipulation politique.

Un dieu, certainement pas, mais un saint, peut-être. En effet, ce qui était assez bon pour « Sainte Evita », comme l’appelait l’écrivain Tomás Eloy Martínez, pourrait bien l’être aussi pour Chávez. A l’image du tyran agonisant dans L’Automne du Patriarche, de Gabriel García Márquez, se lamentant à raison du destin des plus pauvres après sa disparition, Chávez restera encore longtemps le saint bienfaiteur, le martyr, et le rédempteur des destitués aux yeux des masses vénézuéliennes. Il parviendra probablement en effet à la sorte d’immortalité qu’il a toujours été convaincu de mériter.

Une partie de la légende nait presque invariablement du mystère qui entoure les circonstances de la mort d’un dirigeant. Une mort ordinaire, naturelle, ne s’accorde pas avec l’image de super-héro du patriarche luttant contre les ennemis de la nation. La théorie de la conspiration soulevée par Maduro selon laquelle le cancer de son mentor était la conséquence d’un empoisonnement par des « forces obscures qui voulaient s’en débarrasser » n’est pas particulièrement originale, même si cela contribue à élever les enjeux. Chávez lui-même a toujours prétendu que son idole Simón Bolívar avait été empoisonnée par ses ennemis en Colombie en 1830.

L’histoire, plus imaginée que réelle, offre à Maduro une foule d’autres exemples. Napoléon a-t-il été lentement empoisonné à l’arsenic durant son exil à Sainte-Hélène ? Lénine est-il mort de syphilis, d’un terrible accident vasculaire cérébral, ou d’un empoisonnement commandité par Staline ? Compte tenu des circonstances bizarres de la propre mort de Staline, fut-il empoisonné par le chef de sa police secrète, Lavrentiy Beria, ou peut-être par son ennemi juré, le yougoslave Josip Broz Tito ? Le « Cher Dirigeant » Kim Jong-il a-t-il souffert d’une crise cardiaque dans son lit, ou plus noblement, alors qu’il voyageait en train, œuvrant pour le bien être de son peuple bien aimé ? Les allégations d’empoisonnement par les diaboliques impérialistes sont, bien sûr, un trait caractéristique de l’histoire officielle de la mort de Kim.

Maduro lui-même avait invoqué une rumeur selon laquelle les Israéliens auraient empoisonné l’ancien président Palestinien Yasser Arafat. Il aurait pu également faire référence à l’égyptien Gamal Abdel Nasser, foudroyé par une crise cardiaque en 1970; le confident de Nasser, le journaliste Mohamed Hassanein Heikal, a toujours maintenu que le président avait été empoisonné par son adjoint et successeur, Anwar El Sadat.

La légende Chavez survivra peut-être, mais le Chavisme non, car ce n’est pas à proprement parler une doctrine, mais plutôt un sentiment fondé sur un rejet du vieil ordre politique et l’invention d’ennemis. Il manque de fondations solides, comme celles du Péronisme, un mouvement inclusif qui reposait sur une classe ouvrière traditionnellement bien organisée et une bourgeoisie nationaliste. Le Chávisme, en dehors de son rattachement à un chef charismatique, ne s’est jamais résumé à autre chose qu’à un programme social raccordé à un filon pétrolier.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

Copyright Project Syndicate

Shlomo Ben Ami, ancien ministre israélien des Affaires Etrangères, est aujourd’hui vice-président du Centre International pour la Paix de Tolède. Il est l’auteur de Scars of War, Wounds of Peace: The Israeli-Arab Tragedy (Cicatrices de guerres, blessures de paix : le conflit israélo-palestinien, ndt).

For additional reading on this topic please see:

Chávez, Comandante Presidente

Zeitenwende in Lateinamerika

Aiding Venezuela’s Transition


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