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La guerre du Kippour aujourd’hui

Stars and Symbols
Stars and Symbols. Illustration by Nerosunero, courtesy of nerosunero/Flickr

MADRID – En Israël, l’approche du 40e anniversaire de la guerre du Kippour a surtout été marquée par le débat récurrent sur l’incapacité des services de renseignement israéliens a détecter et à contrecarrer l’attaque surprise de l’Égypte. Mais l’impair d’Israël en octobre 1973 était plus d’ordre politique que militaire, plus stratégique que tactique – et donc particulièrement d’actualité aujourd’hui quand une politique de paix solide devrait au centre de sa doctrine de sécurité.

La guerre du Kippour était à bien des égards une punition pour l’arrogance affichée par Israël après 1967 – la ruine découle toujours de la folie des grandeurs. L’Égypte avait subi une défaite tellement retentissante lors de la Guerre des Six Jours que les dirigeants israéliens oublièrent de rechercher activement la paix. Ils encouragèrent un excès de confiance au sein de l’opinion publique, une arrogance issue des victoires militaires et qui finit par imprégner les forces armées, ouvrant ainsi la voie au succès de l’exercice de déception tactique de l’Égypte.

« Nous attendons un coup de fil des Arabes. De notre côté, nous ne bougerons pas », dit alors Moshe Dayan, le ministre de la Défense. « Nous sommes satisfaits de la situation actuelle. Si les Arabes ne le sont pas, ils savent où nous trouver ». Mais lorsque le président égyptien Anouar Sadate finit par appeler en février 1971, et de nouveau début 1973, pour proposer des initiatives de paix audacieuses, la ligne téléphonique israélienne était soit occupée, soit personne ne se donna la peine de répondre.

La guerre des Six Jours entraîna une décadence morale et politique d’Israël, transformant le sentiment national de façon à rendre impossible la recherche de la paix. Enivrés par la victoire, et de plus en plus incapables de faire la différence entre une mythologie messianique et les conditions objectives, Israël et ses dirigeants perdirent tout sens des réalités. Tout le monde se félicita des gains territoriaux de la guerre, qui s’étendaient du Jourdain à l’est au canal de Suez à l’Ouest, et du Mont Hermon au Nord à Sharm el-Sheikh au Sud.

L’orgie de triomphalisme politique et militaire d’Israël après 1967 empêcha ses dirigeants de voir les occasions de paix créées par les exploits militaires de Tsahal. Ils laissèrent passer la chance de transformer un succès tactique en une victoire stratégique de premier plan pour le sionisme, sous la forme d’un accord politique avec une grande partie du monde arabe.

La défaite des armées arabes en 1967 fut le prélude à une transformation fondamentale de la structure du conflit israélo-arabe que les dirigeants israéliens ont mal interprété ou négligé. La politique arabe « d’effacer les traces de l’agression » ne portait plus sur les conquêtes israéliennes de 1948, mais sur les territoires occupés après la guerre des Six Jours. Mais au lieu de saisir l’occasion que présentait ce déplacement des préoccupations pour légitimer la naissance de l’État hébreu aux yeux des pays voisins, Israël a préféré raviver la question latente des objectifs territoriaux du sionisme.

Il est difficile d’imaginer un plus grand fossé que celui qui séparait Sadate, l’homme d’État créatif et clairvoyant, et le gouvernement figé du Premier ministre Golda Meir. Elle n’a accepté ni le déploiement de troupes égyptiennes sur la rive orientale du canal de Suez, ni la disposition de l’accord intérimaire prévoyant l’application de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies

Les ouvertures de paix de Sadate ne furent pas ignorées parce qu’elles manquaient de mérite, mais parce que l’Égypte était perçue comme n’ayant pas les moyens militaires pour les appuyer. Le secrétaire d’État américain Henry Kissinger dit implicitement aux Égyptiens qu’ils ne seraient pris au sérieux qu’en commençant une guerre. En février 1973, le conseiller de Sadate à la sécurité nationale, Hafiz Ismail, a transmis à Kissinger une proposition d’accord de paix détaillée avec Israël – une ultime tentative d’éviter une confrontation militaire. « Je ne peux intervenir à moins que votre problème devienne une crise » répondit Kissinger.

Les Israéliens, de leur côté, pensaient que les Arabes n’entreraient en guerre que s’ils avaient une chance de la gagner. C’est pour cette raison que Golda Meir ignora l’avertissement explicite du « meilleur ennemi d’Israël », le roi Hussein de Jordanie qui, dix jours avant la guerre de 1973, les mit au courant d’une offensive égypto-syrienne imminente.

Mais Sadate n’a jamais escompté vaincre Israël et sa stratégie n’avait pas pour objectif une victoire militaire. Il envisageait une guerre politique, une tactique clausewitzienne classique qui complétait sa stratégie de paix. Son intention était de lancer un processus politique en obligeant l’État hébreu à perdre de sa suffisance et en forçant les grandes puissances à relancer la recherche d’une solution au conflit.

C’est une bien triste leçon du Moyen-Orient que chaque avancée décisive de la paix ne s’est faite qu’au prix d’une guerre. La guerre de 1948 a conduit aux Accords d’armistice israélo-arabes de 1949 ; la guerre du Kippour a précédé les négociations de paix entre l’Égypte et Israël ; et il a fallu la guerre du Golfe de 1990-1991 et la Première Intifada de 1987 à 1992 pour qu’aboutissent les Accords d’Oslo.

Aujourd’hui, le front palestinien semble calme. Mais le gouvernement du Premier ministre Benyamin Netanyahou doit éviter de reproduire la suffisance du gouvernement Meir en 1973. Le renseignement militaire ne remplace pas l’art de gouverner et une politique de paix crédible reste le meilleur moyen d’éviter le dérapage vers un conflit.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Copyright Project Syndicate


Shlomo Ben-Ami, ancien ministre des Affaires étrangères d’Israël, est vice-président du Toledo International Centre for Peace. Il est l’auteur de Scars of War, Wounds of Peace : The Israeli-Arab Tragedy. (Cicatrises de guerre, blessures de paix : la tragédie israélo-arabe).


For additional material on this topic please see:

Sinai: Implications of the Security Challenges for Egypt and Israel

Troubled Times for the Sinai Peninsula

War in History and in Fiction, with Michael B. Oren


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