Les intérêts fondamentaux croissants de la Chine

International Fleet Review  QINGDAO, China, 20 April, 2009.
International Fleet Review QINGDAO, China, 20 April, 2009. Photo: UNC - CFC - USFK/flickr.

TOKYO – La Chine est aujourd’hui en conflit avec les Philippines à propos du récif de Scarborough et avec le Japon à propos des îles Senkaku, tous deux situés bien au-delà de la limite de 200 milles marins des eaux territoriales chinoises en mer de Chine méridionale. À vrai dire, les revendications de la Chine sont aujourd’hui tellement étendues que de nombreux Asiatiques se demandent ce qui pourrait bien satisfaire le désir de la Chine de garantir ses « intérêts fondamentaux ». N’y a-t-il aucune limite, ou la Chine se perçoit-elle à nouveau comme l’Empire du Milieu devant lequel le monde entier doit s’incliner ?

Jusqu’à présent, la Chine a formellement mentionné Taïwan, le Tibet et la province du Xinjiang comme faisant partie de ses« intérêts fondamentaux », des termes qui évoquent de façon péremptoire les notions de souveraineté nationale et d’intégrité territoriale. La Chine tente aujourd’hui d’appliquer les mêmes termes aux îles Senkaku et s’approche dangereusement du moment où cette revendication s’appliquera à l’ensemble de la mer de Chine méridionale ; en fait certains gradés chinois l’ont déjà fait.

Les îles Senkaku, situées à l’ouest d’Okinawa dans la mer de Chine orientale et aujourd’hui inhabitées, ont été rattachées au Japon par le gouvernement Meiji en 1895. Elles ont brièvement été occupées par les employés d’une entreprise de pêche de bonites. En 1969, la Commission économique pour l’Asie et l’Extrême-Orient des Nations Unies (CESAP) a effectué un relevé topographique des fonds marins de la mer de Chine orientale et a conclu à la présence possible de vastes gisements de minéraux, dont des réserves importantes d’hydrocarbures près des îles Senkaku. Deux ans s’écoulèrent avant que Taïwan et la Chine revendiquent chacun l’archipel, en 1971, mais la position du gouvernement japonais a toujours été que sa souveraineté ne faisait aucun doute.

En avril dernier, le gouverneur de la préfecture de Tokyo, Shintaro Ishihara, un patriote très connu et éloquent, a annoncé que le gouvernement métropolitain envisageait de racheter les quatre îles de l’archipel, aujourd’hui aux mains de propriétaires japonais privés. Les dons effectués par la population japonaise en vue de cette opération s’élèvent actuellement à plus de 700 millions de yens (8,4 millions de dollars).

Les autorités chinoises ont réagi à la proposition de Ishihara avec leur sensibilité coutumière en refusant de recevoir le fils de Ishihara, le secrétaire général du Parti libéral démocrate, le principal parti d’opposition, alors que sa visite était prévue depuis longtemps.

Et lors d’une réunion plus tôt ce mois-ci entre les Premiers ministres japonais, Yoshihiko Noda, et chinois, Wen Jiabao, à l’occasion d’un sommet trilatéral avec la Corée du Sud, Wen a mentionné le mouvement indépendantiste ouïghour de la province autonome du Xinjiang et les îles Senkaku dans la même phrase. « il est important de respecter les intérêts fondamentaux de la Chine et les questions particulièrement sensibles », a-t-il souligné.

Jusqu’à ce moment, le gouvernement chinois n’avait jamais utilisé les termes « intérêts fondamentaux » pour parler des îles Senkaku. À la suite de la déclaration de Wen, le sommet s’est rapidement détérioré. Tandis que le président sud-coréen Lee Myung-bak s’entretenait avec le président chinois Hu Jintao, les discussions prévues entre Noda et Hu, ainsi que la réunion prévue entre le président de la fédération patronale Keidanren, Hiromasa Yonekura, et le ministre chinois des Affaires étrangères, Yang Jiechi, étaient annulées. La déclaration conjointe à l’issue du sommet a été retardée d’une journée et ne faisait aucune référence à la Corée du Nord, pourtant l’un des principaux sujets de préoccupation pour le Japon comme pour la Corée du Sud.

Les camouflets infligés aux dirigeants japonais n’avaient sans doute pas seulement pour objectif de servir d’avertissement au sujet des îles Senkaku, mais également de critique du Japon pour avoir accueilli la quatrième conférence du Congrès mondial ouïghour à Tokyo en mai dernier. Ces conférences avaient été précédemment organisées en Allemagne et aux Etats-Unis et celle-ci, qui a souligné la nécessité de protéger les droits de l’homme et les traditions, la culture et la langue ouïghours, n’avait pas reçu l’aval officiel du gouvernement japonais.

Si la raideur diplomatique était la seule manifestation des revendications territoriales étendues de la Chine, les dirigeants asiatiques pourraient dormir tranquillement. Mais il faut bien remarquer que la marine chinoise est de plus en plus présente en mer de Chine méridionale, non seulement autour des îles Senkaku et du récif de Scarborough, mais également à proximité des îles Spratleys revendiquées par le Vietnam. À la lumière de la culture du secret et de l’augmentation considérable du budget de l’armée chinoise, la nouvelle détermination de la Chine a fait naître une certaine anxiété parmi les autres pays riverains de la mer de Chine méridionale.

L’intimidation des Philippines par les autorités chinoises a par exemple compris, outre l’envoi de navires de guerre au large du récif de Scarborough, une soudaine restriction des importations de produits philippins. Et les réactions de la Chine à l’égard du Japon sont devenues bien plus paranoïaques depuis que le Parti démocrate du Japon (PDJ) est au pouvoir.

Les luttes intestines au sein du parti communiste chinois à la suite de l’éviction de Bo Xilai, et la fuite du militant aveugle des droits de l’homme Chen Guangchen lors de discussions économiques avec les Etats-Unis, ont rendu les déclarations nationalistes des dirigeants chinois plus tranchées que d’habitude. Aucun responsable ne veut apparaître conciliant lorsque les « intérêts fondamentaux » supposés de la Chine sont en jeu.

Les autorités chinoises n’ont pas jusqu’à présent organisé de manifestations monstres contre le Japon, ou d’autres pays, habituellement utilisées pour faire part de leur mécontentement. Mais cette omission ne fait sans doute que refléter la position instable des dirigeants chinois dans le sillage de la chute de Bo : ils ne peuvent être sûrs qu’une manifestation anti-japonaise ne dégénère pas en une manifestation contre le gouvernement.

Les véritables intérêts fondamentaux de la Chine ne sont ni son expansion territoriale, ni son hégémonie sur les pays voisins, mais le respect des droits de l’homme et l’amélioration du bien-être de ses citoyens, qui coïncident avec les intérêts fondamentaux de la communauté internationale au sujet de la Chine. Jusqu’à ce que les autorités chinoises comprennent que leurs revendications territoriales en mer de Chine méridionale doivent faire l’objet de discussions multilatérales, de façon à ce que des pays plus petits comme les Philippines et le Vietnam ne se sentent pas menacés, les « intérêts fondamentaux » grandissants de la Chine seront à l’origine de l’instabilité en Asie de l’Est.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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Yuriko Koike est une ancienne ministre japonaise de la Défense et conseillère de sécurité nationale.
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الصين التوسعية

International Fleet Review  QINGDAO, China, 20 April, 2009.
International Fleet Review QINGDAO, China, 20 April, 2009. Photo: UNC - CFC - USFK/flickr.

طوكيو ــ إن الصين منهمكة الآن في نزاعات مريرة مع الفلبين حول جزر سكاربورو ومع اليابان حول جزر سينكاكو، وكل من مجموعتي الجزر تقع خارج المياه الإقليمية للصين أي على بعد أكثر من 200 ميل من ساحلها على بحر الصين الجنوبي. والواقع أن مطالبات الصين في هذه الأيام أصبحت توسعية إلى الحد الذي يجعل العديد من الآسيويين يتساءلون ما الذي قد يرضي رغبة الصين في تأمين “مصالحها الأساسية”. ألا توجد حدود، أم أن الصين اليوم ترى في نفسها مملكة وسطى عادت إلى الوجود من جديد، وينبغي للعالم أجمع أن يخضع لها؟

حتى وقتنا هذا، أشارت الصين رسمياً إلى تايوان، والتبت، وإقليم شينجيانج باعتبارها “مصالح أساسية”، وهي العبارة التي تعني ضمناً التأكيد على السيادة الوطنية والسلامة الإقليمية على نحو لا يقبل أي تنازل أو حلول وسط. والآن تسعى الصين إلى تطبيق نفس المصطلح على جزر سينكاكو المتنازع عليها مع اليابان، واقتربت إلى حد خطير من المطالبة ببحر الصين الجنوبي بالكامل؛ بل إن بعض ضباط الجيش الصيني طالبوا به بالفعل.

إن جزر سينكاكو التي تقع إلى الغرب من أوكيناوا في بحر الصين الشرقي، وهي غير مأهولة في الوقت الحالي، ضُمَت إلى اليابان بواسطة حكومة ميجي في عام 1895. وعند وقت ما، كان هناك سكان معتادون يعملون في منشأة لتجفيف الأسماك. وفي عام 1969، أكملت لجنة الأمم المتحدة الاقتصادية لآسيا والشرق الأقصى مسحاً لقاع بحر الصين الشرقي، ونشرت تقريراً عن احتمال وجود موارد معدنية هائلة تحت الأرض، بما في ذلك احتياطيات وفيرة من النفط والغاز الطبيعي بالقرب من جزر سينكاكو. ثم مر عامان قبل أن تطالب تايوان والصين بسيادتهما على الجزر في عام 1971، ولكن موقف الحكومة اليابانية كان يتلخص دوماً في أن سيادة اليابان على الجزر ليست محل جدال.

وفي شهر إبريل/نيسان، أعلن حاكم طوكيو شينتارو ايشيهارا، وهو رجل وطني شهير وفصيح اللسان، أعلن أن الحكومة المدنية التي يترأسها تخطط للاستحواذ على أربع من جزر سينكاكو، والتي هي مملوكة حالياً لمواطنين يابانيين. والآن تجاوزت التبرعات من قِبَل مواطنين يابانيين لشراء الجزر 700 مليون ين ياباني (8,4 مليون دولار أميركي).

وجاء رد الصين على اقتراح ايشيهارا مشرباً بحساسيتها المعتادة: فقد رفضت استقبال الزيارة المقررة لنجل ايشيهارا، الذي يشغل منصب الأمين العام للحزب الديمقراطي الليبرالي الياباني، وهو حزب المعارضة الرئيسي في البلاد.

فضلاً عن ذلك، وفي اجتماع عقد في بكين في وقت سابق من هذا الشهر بين رئيس الوزراء الياباني يوشيهيكو نودا ورئيس مجلس الدولة الصيني ون جيا باو في إطار القمة الثلاثية مع كوريا الجنوبية، تحدث ون جيا باو عن حركة الاستقلال في إقليم اليوغور الذي يتمتع بالحكم الذاتي في شينجيانج وجزر سينكاكو في نَفَس واحد، ثم أضاف مؤكدا: “من الأهمية بمكان أن تُحتَرَم مصالح الصين الأساسية والقضايا ذات الأهمية”.

حتى تلك اللحظة، لم تكن الحكومة الصينية تستخدم مصطلح “مصلحة أساسية” عندما تتحدث عن جزر سينكاكو. وفي أعقاب بيان ون جيا باو، تدهورت القمة الثلاثية. وفي حين عقد رئيس كوريا الجنوبية لي ميونج باك محادثات ثنائية مع الرئيس الصينيين هو جين تاو، فقد ألغيت المحادثات بين نودا وهو حين تاو، والاجتماع المقرر بين رئيس الاتحاد التجاري هيروماسا يونيكورا ووزير الخارجية الصيني يانج جاي تشي. ولقد تأجل إصدار الإعلان المشترك للقمة ليوم واحد، وحذفت منه كل الإشارات إلى كوريا الشمالية ــ وهي مبعث قلق رئيسي لكل من اليابان وكوريا الجنوبية.

إن تعامل الصين بهذه الطريقة الفظة مع قادة اليابان ربما كان المقصود منه توبيخهم، ليس فقط فيما يتصل بقضية جزر سينكاكو بل وأيضاً بسبب استضافة طوكيو للاجتماع العام الرابع لمؤتمر اليوغور في شهر مايو/أيار. فيما سبق، كانت مثل هذه الاجتماعات تعقد في ألمانيا والولايات المتحدة، والواقع أن الاجتماع الأخير، الذي شدد على أهمية حماية حقوق الإنسان والحفاظ على تقاليد وثقافة ولغة أهل اليوغور، لم يتلق أي موافقة رسمية أو تأييد من قِبَل الحكومة اليابانية.

لو كانت هذه الدبلوماسية الفظة هي المظهر الوحيد لمطالبات الصين الإقليمية التوسعية، فربما كان بوسع زعماء آسيا أن يناموا ملء أجفانهم. ولكن الحقيقة هي أن البحرية الصينية أصبحت متزايدة النشاط في بحر الصين الجنوبي، عند جزر سينكاكو وجزر سكاربورو بشكل خاص، ولكن أيضاً حول جزر سبراتلي التي تطالب بها فيتنام. ونظراً لميزانية الصين الدفاعية المتضخمة والسرية التي تحيط بها، فإن هذه العدوانية الجديدة كانت سبباً في إطلاق أجراس الإنذار بين الدول الأخرى المطلة على بحر الصين الجنوبي.

فضلاً عن ذلك فإن استئساد الصين على الفلبين لم يقتصر على إرسال سفن حربية إلى جزر سكاربورو، بل واشتمل أيضاً على فرض قيود مفاجئة على الواردات القادمة من الفلبين. كما كانت ردود فعل الصين في التعامل مع اليابان أكثر ميلاً إلى تغليب جنون العظمة منذ لم تصل أي حكومة تابعة للحزب الديمقراطي الليبرالي إلى السلطة.

إن الصراعات على السلطة داخل الحزب الشيوعي الصيني الحاكم حول تطهير بو تشي لاي، وهروب الناشط الكفيف تشين جوانج تشينج من مقر احتجازه أثناء المحادثات الاقتصادية مع الولايات المتحدة، جعلت تأكيدات الزعماء الصينيين القومية أكثر حدة من المعتاد. ولا يريد أي من المسؤولين أن يبدو متهاوناً عندما يتعلق الأمر بالمصالح الأساسية الصينية المفترضة.

حتى الآن، لم تطلق الصين ذلك النوع من المظاهرات الحاشدة ضد اليابان كما تعودت في الماضي للتعبير عن استيائها. ولكن ربما يعكس هذا حالة التوتر التي يعيشها زعماء الصين في أعقاب تطهير بو: فهم لا يضمنون ألا تتحول المظاهرات المناهضة لليابان إلى احتجاجات ضد الحكومة.

إن مصالح الصين الأساسية الحقيقية ليست في التوسع الإقليمي والهيمنة على جيرانها، بل في الدفاع عن حقوق الإنسان وتحسين رفاهة مواطنيها، وهذه هي مصلحة العالم الأساسية في الصين. ولكن إلى أن تتقبل الصين حقيقة مفادها أن مطالباتها الإقليمية في بحر الصين الجنوبي لابد أن تخضع للمناقشة في إطار متعدد الأطراف، حتى لا تشعر الدول الأصغر حجماً مثل الفلبين وفيتنام بأنها مهددة، فإن “المصالح الأساسية” الصينية المتزايدة التوسع سوف تتحول إلى سبب أساسي لعدم الاستقرار في شرق آسيا.

ترجمة: أمين علي Translated by: Amin Ali

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يوريكو كويكي وزيرة الدفاع ومستشارة الأمن القومي في اليابان سابقا.

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Le dilemme de l’intervention

Helmet and Flack Jackets of MONUC Peacekeepers
Helmet and Flack Jackets of MONUC Peacekeepers. Photo: United Nations Photo/flickr.

CAMBRIDGE – À quel moment les états devraient-ils intervenir militairement pour mettre fin aux atrocités survenant dans d’autres pays ? Cette question s’est déjà posée en bien des points de la planète. Elle se pose aujourd’hui en Syrie.

En 1904, le président américain Theodore Roosevelt déclarait que « des crimes sont occasionnellement commis à une telle échelle et d’une telle horreur » que nous devrions intervenir par la force des armes. Un siècle plus tôt, en 1821, alors que les Européens et les Américains débattaient de l’opportunité d’intervenir dans la lutte de la Grèce pour son indépendance, le président John Quincy Adams mettait en garde ses concitoyens sur le fait « d’aller à l’étranger à la recherche de monstres à détruire. »

Plus récemment, après un génocide qui coutât la vie à près de 800,000 personnes au Rwanda en 1994, et le massacre d’hommes et de jeunes garçons bosniaques à Srebrenica en 1995, beaucoup ont émis le vœu que de telles atrocités ne devraient plus jamais être permises. Alors que Slobodan Milosevic entamait un nettoyage ethnique à grande échelle au Kosovo en 1999, le Conseil de sécurité de l’ONU adoptait une résolution reconnaissant la catastrophe humanitaire, sans pour autant s’accorder sur une seconde résolution en vue d’une intervention, du fait de la menace d’un véto russe. En conséquence de quoi l’OTAN a procédé à des bombardements en Serbie dans un effort reconnu par de nombreux observateurs comme légitime, mais illégal.

A la suite de ces évènements, le Secrétaire général de l’ONU de l’époque Kofi Annan créait une commission internationale pour proposer des recommandations sur les moyens de réconcilier le principe d’une intervention humanitaire avec l’Article 2.7 de la Charte de l’ONU, qui garantit la compétence nationale des états membres. Cette commission a conclu que les états ont la responsabilité de protéger leurs citoyens, et devraient être aidés en cela par des moyens pacifiques, mais que si un état devait ignorer cette responsabilité en s’attaquant à ses propres citoyens, la communauté internationale pouvait envisager une intervention armée.

L’idée d’une « responsabilité de protéger » (R2P) a été adoptée à l’unanimité au sommet mondial de l’ONU en 2005, mais certains évènements survenus depuis démontrent que tous les états membres n’interprètent pas cette résolution de manière identique. La Russie n’a eu de cesse de soutenir que seules les résolutions du Conseil de sécurité, et non celles de l’Assemblée générale, relèvent du droit international contraignant – tout en opposant son véto à la résolution concernant la Syrie ; et de manière quelque peu ironique, Kofi Annan a été rappelé aux affaires dans un effort, jusqu’à présent vain, d’arrêter le carnage.

Jusqu’à l’année dernière, de nombreux observateurs voyaient au mieux dans la R2P un vœu pieux ou un noble échec. Mais en 2011, alors que le Colonel Mouammar Kadhafi se préparait à exterminer ses opposants à Benghazi, le Conseil de sécurité a invoqué la R2P comme fondement pour une résolution autorisant l’OTAN à utiliser la force armée en Lybie. Aux Etats-Unis, le président Barack Obama a pris soin d’attendre les résolutions de la Ligue Arabe et du Conseil de sécurité afin d’éviter toute incidence négative sur la puissance douce américaine, qui avait tant pesé sur l’administration de George W. Bush lorsqu’elle était intervenue en Irak en 2003. Mais la Russie, la Chine et certains autres pays ont estimé que l’OTAN avait exploité cette résolution pour mettre en place un changement de régime, plutôt que de se limiter à protéger les populations libyennes.

En fait, la R2P est plus une question de luttes pour la légitimité politique et la puissance douce qu’une question de stricte loi internationale. Certains juristes occidentaux prétendent qu’elle implique la responsabilité de combattre le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre selon les différentes conventions des lois humanitaires internationales. Mais la Russie, la Chine, et d’autres pays hésitent à apporter une base légale ou politique à des actions telles que celles qui ont eu lieu en Libye.

Il y a d’autres raisons pour lesquelles la R2P n’a pas été un succès dans le cas syrien. Tirée de la théorie traditionnelle de « la guerre juste », la R2P ne repose pas uniquement sur de bonnes intentions, mais aussi sur l’existence d’une perspective raisonnable de succès. De nombreux observateurs soulignent les importantes différences physiques et militaires entre la Libye et la Syrie qui rendraient problématiques des zones de non-vol ou de non-circulation en Syrie. Certains Syriens opposants au régime du président Bashar el-Assad et faisant référence à Bagdad en 2005, déclarent que la seule chose pire qu’un dictateur cruel est une guerre civile confessionnelle.

De tels facteurs sont symptomatiques de problèmes plus importants liés aux interventions humanitaires. Pour commencer, les motivations sont souvent mixtes (Roosevelt, après tout, faisait référence à Cuba). En outre, nous vivons dans un monde de cultures différentes, et nous connaissons peu de choses sur l’ingénierie sociale et comment bâtir une nation. Lorsque nous ne sommes pas certains d’améliorer le monde, la prudence devient une vertu importante, et l’arrogance de certaines visions peut poser un grave problème. La politique étrangère, comme la médecine, doit être guidée par ce principe : « en premier lieu, ne causer aucun préjudice. »

Prudence ne veut pas dire que rien ne peut être fait en Syrie. Certains gouvernements peuvent continuer de tenter de convaincre la Russie que ses intérêts sont mieux servis en se débarrassant du régime actuel plutôt que de laisser ses opposants s’enliser dans la radicalisation. Des sanctions plus dures peuvent permettre d’enlever toute légitimité à ce régime, et la Turquie pourrait être persuadée de prendre des mesures plus fortes contre son voisin.

En outre, la prudence ne signifie pas que les interventions humanitaires seront toujours un échec. Dans certains cas, même si les motivations sont multiples, les perspectives de succès sont raisonnables et la misère des populations peut être allégée à moindre coût. Les interventions en Sierra Leone, au Libéria, au Timor Oriental et en Bosnie n’ont pas résolu tous les problèmes, mais elles ont permis d’améliorer la vie des populations. D’autres interventions, comme par exemple en Somalie, n’y sont pas parvenues.

L’opinion publique a perdu confiance dans les actions militaires à la suite des récentes interventions à grande échelle en Irak et en Afghanistan, dénuées de caractère humanitaire. Mais nous devrions nous rappeler l’histoire de Mark Twain au sujet de son chat. Après s’être posé sur un poêle chaud, il ne poserait plus jamais sur un poêle chaud, ni non plus sur un poêle froid, d’ailleurs.

Il y aura d’autres interventions, mais elles seront désormais probablement plus courtes, seront de moindre envergure, et se reposeront sur des technologies permettant d’intervenir de plus loin. Dans cette ère de cyberguerre et de drones, la fin de la R2P ou des interventions humanitaires est difficilement prévisible.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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Joseph S. Nye est professeur à l’Université Harvard et auteur de The Future of Power (L’avenir du pouvoir, ndt).
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El dilema de la intervención

Helmet and Flack Jackets of MONUC Peacekeepers
Helmet and Flack Jackets of MONUC Peacekeepers. Photo: United Nations Photo/flickr.

CAMBRIDGE.– ¿Cuándo deben intervenir militarmente los estados para detener atrocidades en otros países? La pregunta es de larga data y ha recorrido un largo camino. De hecho, ahora está de visita por Siria.

En 1904, el presidente estadounidense Theodore Roosevelt sostuvo que «en ocasiones, algunos crímenes se cometen en escalas tan vastas y con horrores tan peculiares» que es necesaria una intervención armada. Un siglo antes, en 1821, mientras los europeos y estadounidenses debatían sobre la necesidad de intervenir en la lucha por la independencia griega, el presidente John Quincy Adams previno a sus compatriotas estadounidenses contra «ir al exterior a buscar monstruos que destruir».

Más recientemente, luego de un genocidio que costó casi 800 000 vidas en Ruanda en 1994, y la masacre de hombres y niños bosnios en Srebrenica, en 1995, muchas personas prometieron que ese tipo de atrocidades nunca debería volver a ocurrir. Cuando Slobodan Milošević comenzó una limpieza étnica de gran escala en Kosovo, en 1999, el Consejo de Seguridad de las Naciones Unidas adoptó una resolución reconociendo la catástrofe humanitaria, pero no logró consensuar una segunda resolución para intervenir, dada la amenaza del veto ruso. En su lugar, los países de la OTAN bombardearon Serbia, en un esfuerzo que muchos observadores consideraron legítimo, pero ilegal.

Luego del hecho, el entonces secretario general de la ONU, Kofi Annan, creó una comisión internacional para recomendar formas en que la intervención humanitaria podía reconciliarse con el Artículo 2.7 del Estatuto de la ONU, que respeta la jurisdicción local de los Estados miembros. La Comisión concluyó que los Estados tienen la responsabilidad de proteger a sus ciudadanos, y que se debe ayudarlos con medios pacíficos a lograrlo, pero que si un Estado ignora esa responsabilidad y ataca a sus propios ciudadanos, la comunidad internacional podría considerar la intervención armada.

La idea de una «responsabilidad de proteger» (RDP) fue adoptada de manera unánime en la cumbre mundial de la ONU de 2005, pero los eventos subsiguientes mostraron que no todos los Estados miembros interpretaron la resolución en la misma forma. Rusia ha sostenido continuamente que solo las resoluciones del Consejo de Seguridad, no las de la Asamblea General, constituyen leyes internacionales vinculantes. Mientras tanto, Rusia ha vetado una resolución sobre Siria en el Consejo de Seguridad y, en alguna medida irónicamente, Annan ha sido nuevamente reclutado para una campaña, hasta ahora inútil, que busca detener la matanza allí.

Hasta el año pasado, muchos observadores consideraron la RDP como, en el mejor de los casos, una esperanza infundada o un noble fracaso. Pero en 2011, mientras el coronel Muammar el Gadafi se preparaba para exterminar a sus oponentes en Bengasi, el Consejo de Seguridad invocó la RDP como fundamento para una resolución que autorizaba a la OTAN el uso de fuerzas armadas en Libia. En Estados Unidos, el presidente Barack Obama tomó la precaución de esperar las resoluciones de la Liga Árabe y el Consejo de Seguridad, evitando así los costos al poder de persuasión estadounidense que sufrió la gestión de George W. Bush cuando intervino en Irak en 2003. Pero Rusia, China y otros países sintieron que la OTAN explotó la resolución para urdir un cambio de régimen, en vez de sencillamente proteger a los ciudadanos en Libia.

De hecho, la RDP está más relacionada con luchas sobre la legitimidad política y el poder de persuasión que con las leyes internacionales vinculantes. Algunos abogados occidentales sostienen que implica la responsabilidad de combatir genocidios, crímenes de lesa humanidad y de guerra según las diversas convenciones de leyes humanitarias internacionales. Pero Rusia, China y otros países se rehúsan a proporcionar una base legal o política para acciones como las que tuvieron lugar en Libia.

Existen otros motivos por los que la RDP no ha tenido éxito en el caso sirio. Derivada de la tradicional teoría de la «guerra justa», la RDP no solo descansa sobre intenciones correctas, sino sobre la existencia de una perspectiva razonable de éxito. Muchos observadores resaltan la importancia de las diferencias físicas y militares entre Libia y Siria, que tornarían problemáticas las zonas sirias de exclusión al tránsito aéreo y terrestre. Algunos sirios que se oponen al régimen del presidente Bashar al-Assad, y señalan lo ocurrido en Bagdad en 2005, sostienen que lo único peor que un dictador cruel es una guerra civil sectaria.

Esos problemas son sintomáticos de otros mayores para las intervenciones humanitarias. Para comenzar, los motivos a menudo son diversos (Roosevelt, después de todo, se refería a Cuba). Además, vivimos en un mundo de culturas diversas, y sabemos muy poco sobre la ingeniería social y cómo construir naciones. Cuando no podemos estar seguros sobre cómo mejorar el mundo, la prudencia se convierte en una virtud importante, y las visiones desmedidas pueden implicar graves peligros. La política exterior, como la medicina, debe guiarse en primera instancia por el principio que sostiene «sobre todo, no hacer daño».

La prudencia no significa que nada puede lograrse en Siria. Otros gobiernos pueden continuar buscando convencer a Rusia de que será más conveniente para sus intereses cambiar el régimen actual que permitir la continua radicalización de sus opositores. Las sanciones más duras pueden continuar deslegitimando al régimen, y puede Turquía podría ser persuadida para tomar acciones más firmes contra su vecino.

Además, la necesidad de prudencia no significa que las intervenciones humanitarias fallen siempre. En algunos casos, incluso si los motivos son diversos, las perspectivas de éxito son razonables, y la miseria de una población puede aliviarse sin costos excesivos. Las intervenciones militares en Sierra Leona, Liberia, Timor oriental y Bosnia no resolvieron todos los problemas, pero mejoraron las vidas de sus habitantes. Otras intervenciones, como la de Somalia, no.

Las intervenciones recientes de gran escala en Irak y Afganistán, si bien no fueron principalmente humanitarias, han erosionado el apoyo del público a las acciones militares. Pero debemos recordar la historia de Mark Twain sobre su gato. Luego de sentarse sobre una estufa caliente, nunca volvió a hacerlo… pero tampoco volvió a sentarse sobre estufas frías.

Las intervenciones continuarán teniendo lugar, si bien ahora es más probable que sean más cortas, impliquen fuerzas de menor escala, y dependan de tecnologías que permitan intervenir desde una distancia mayor. En una época de ciberguerra y aviones no tripulados, el fin de la RDP o la intervención humanitaria es difícil de predecir.

Traducido al español por Leopoldo Gurman

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Joseph S. Nye es profesor en la Universidad de Harvard y autor de The Future of Power (El futuro del poder).
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The Intervention Dilemma

Helmet and Flack Jackets of MONUC Peacekeepers
Helmet and Flack Jackets of MONUC Peacekeepers. Photo: United Nations Photo/flickr.

CAMBRIDGE – When should states intervene militarily to stop atrocities in other countries? The question is an old and well-traveled one. Indeed, it is now visiting Syria.

In 1904, US President Theodore Roosevelt argued that, “there are occasional crimes committed on so vast a scale and of such peculiar horror” that we should intervene by force of arms. A century earlier, in 1821, as Europeans and Americans debated whether to intervene in Greece’s struggle for independence, President John Quincy Adams warned his fellow Americans about “going abroad in search of monsters to destroy.”

More recently, after a genocide that cost nearly 800,000 lives in Rwanda in 1994, and the slaughter of Bosnian men and boys at Srebrenica in 1995, many people vowed that such atrocities should never again be allowed to occur. When Slobodan Milošević engaged in large-scale ethnic cleansing in Kosovo in 1999, the United Nations Security Council adopted a resolution recognizing the humanitarian catastrophe, but could not agree on a second resolution to intervene, given the threat of a Russian veto. Instead, NATO countries bombed Serbia in an effort that many observers regarded as legitimate but not legal.