L’heure du test pour l’Iran

Satellite imagery of suspected Fordo underground uranium enrichment facility in Iran
Satellite imagery of suspected Fordo underground uranium enrichment facility in Iran. Photo: Podknox/flickr.

NEW YORK – L’essentiel du débat sur la manière d’appréhender les efforts de l’Iran vers le développement d’une capacité d’armement nucléaire tourne autour de deux options. La première consiste à s’appuyer sur la dissuasion et à choisir de vivre aux côtés d’un Iran disposant d’un arsenal nucléaire réduit ou d’une capacité à assembler celui-ci sans que nous en soyons informés longtemps à l’avance. La seconde consiste à lancer une intervention militaire préventive destinée à détruire les infrastructures critiques du programme iranien, et de faire reculer sa progression de quelques années.

Une troisième possibilité se dégage cependant désormais, à savoir négocier un plafond sur le programme nucléaire, qui ne se situerait ni trop bas pour le gouvernement iranien, ni trop haut en faveur des États-Unis, d’Israël et du reste de la planète.

En réalité, cette option est à l’étude depuis plusieurs années, et n’en est pas à sa première ronde de négociation. Le contexte est néanmoins différent aujourd’hui. Et les changements de contexte peuvent s’avérer tout à fait déterminants ; en effet, ce qui se produit loin de la table des négociations l’emporte presque toujours sur l’issue des discussions en face-à-face.

La différence de circonstances la plus importante réside dans la détérioration rapide de l’état de l’économie en Iran. Les nombreuses sanctions financières et pétrolières mises en place au cours des derniers mois et années commencent à se faire sentir. Elles avaient à l’origine été prononcées non pas pour entraver de manière directe le programme nucléaire iranien, mais plutôt dans le but alourdir le prix à payer de la part des dirigeants iraniens pour la poursuite de leurs ambitions nucléaires. L’idée initiale (ou plus exactement l’espoir) avait consisté à considérer que le fait de forcer les dirigeants iraniens à faire un choix entre la survie du régime et l’arme atomique conduirait ceux-ci à privilégier la première option.

Ce postulat pourrait bientôt être mis à l’épreuve de la réalité. La monnaie de l’Iran, le rial, s’est effondrée de près de 40% ces dernières semaines, augmentant sévèrement le taux d’inflation du pays ainsi que le coût supporté par les Iraniens pour les importations ainsi que pour de nombreux produits de base. En résultent les premiers signes d’un grave mécontentement de l’opinion publique à l’endroit du régime depuis la répression violente du Mouvement vert en 2009. La classe commerçante iranienne, l’un des piliers d’un establishment clérical aux commandes du pays depuis la révolution de 1979, fait elle aussi des émules.

Plusieurs autres facteurs pourraient également donner leur chance aux négociations. Les bouleversements du monde arabe révèlent en effet combien aucun régime au Moyen-Orient n’est éternel ; s’ils n’en ont pas pris note, c’est que les dirigeants iraniens sont aveugles. Dans son discours de fin septembre aux Nations Unions, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a démontré une volonté de repousser les sanctions à plus tard, au moins jusqu’à l’été 2013. Par ailleurs, un certain nombre de signaux indiquent que les États-Unis, quel que soit le vainqueur de l’élection présidentielle de novembre, pourraient décider de lancer une offensive armée, laquelle engendrerait des destructions potentielles bien plus conséquentes qu’en cas de seule action de la part d’Israël. Encore une fois, il se pourrait que les Iraniens considèrent le compromis comme le moindre des maux auxquels ils sont susceptibles d’être exposés.

Jusqu’à présent, les négociations ont été pour le moins décousues. Le compromis suggéré par les dirigeants iraniens se situe bien loin de ce qu’ils devraient accepter pour éviter une intervention militaire et obtenir un assouplissement des sanctions. Le temps est néanmoins venu de présenter à l’Iran une proposition complète incluant les devoirs du pays et les récompenses en cas d’acceptation de ceux-ci. Il serait également essentiel d’imposer un délai à l’Iran pour l’acceptation d’un tel accord, sans quoi le pays pourrait gagner du temps en faisant s’éterniser les négociations dans le but d’accroître ses capacités nucléaires.

Les modalités précises devront être déterminées, mais ce qui est sûr c’est que l’Iran devra renoncer à la totalité de l’uranium enrichi à 20%, et cesser de l’enrichir à un tel niveau. Le pays devra également accepter un plafond concernant la quantité d’uranium pouvant être détenu ou enrichi à des niveaux inférieurs. Il serait également nécessaire d’imposer des limites quant au nombre de centrifugeuses, ainsi que des dispositions relatives à leur emplacement. Il lui faudrait par ailleurs accepter que soit procédé à des inspections fréquentes et poussées, afin de rassurer le reste du monde quant aux agissements de l’Iran – ou peut-être plus précisément quant à ses non-agissements. En retour, l’Iran pourrait être considérablement soulagé par un retrait des sanctions imposées en réponse à son programme nucléaire.

De plus, il serait nécessaire que les aspects essentiels de cette proposition soient communiqués publiquement. De cette manière, si le régime se montrait hésitant, il lui faudrait alors expliquer à son peuple les raisons pour lesquelles il n’est pas prêt à abandonner son programme d’armement nucléaire malgré une proposition raisonnable des États-Unis non destinée à humilier l’Iran, et qui, si elle était acceptée, constituerait la promesse d’une amélioration considérable du niveau de vie des Iraniens.

Il est possible que le nouveau contexte économique et politique conduise les responsables iraniens à accepter ce à quoi ils ont toujours renoncé jusqu’à présent. En revanche, si le régime demeure au contraire déterminé à poursuivre ses objectifs nucléaires, sans se soucier du prix de cette démarche, nous pourrions alors nous retrouver face à une absence d’alternative aux deux premières options évoquées : procéder à une intervention armée sur les installations iraniennes, ou accepter de vivre aux côtés d’un Iran détenteur de l’arme atomique. Ces scénarios sont évidemment tous deux risqués et coûteux, mais l’opinion publique américaine, en particulier, doit savoir qu’une déclaration de guerre n’interviendra qu’après rejet par l’Iran d’une proposition d’alternative raisonnable aux armes.

Et si la situation venait à se détériorer, il serait bon que les autres gouvernements sachent que la décision des États-Unis et/ou d’Israël d’intervenir par la force n’aura fait que suivre le refus par l’Iran d’une proposition qui lui eût permis de sortir de cette situation sans perdre la face. Ceci faciliterait le maintien de la pression économique sur l’Iran au lendemain d’une éventuelle attaque.

Le fait de rendre publique la situation se justifie pour une autre raison : le peuple iranien doit savoir qu’une attaque sur son pays ne serait que la conséquence du comportement du régime. Cette prise de conscience permettrait de couper court à toute réaction patriotique accompagnée d’un refus d’envisager un changement de régime.

Nous avons tendance à envisager la diplomatie comme un exercice mené dans le secret ; il est pourtant parfois préférable qu’elle s’exerce au grand jour. C’est le cas aujourd’hui. Chaque seconde compte désormais ; il est nécessaire que la diplomatie agisse au plus vite si elle n’entend pas être dépassée par la marche de l’Iran vers l’arme atomique – laquelle entraînerait avec elle une marche vers le conflit.

Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright Project Syndicate

Richard N. Haass est président du Conseil des relations étrangères. Son prochain ouvrage, intitulé Foreign Policy Begins at Home: The Case for Putting America’s House in Order, devrait être publié au printemps.

For further information on the topic, please view the following publications from our partners:

Israel: Possible Military Strike Against Iran’s Nuclear Facilities

The Iranian Nuclear Imbroglio and the NAM Summit

Iran’s Nuclear Program: Tehran’s Compliance with International Obligations


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