Les racines de rivalité sino-japonaise

A zodiac carrying Japanese Coast Guard officers
A zodiac carrying Japanese Coast Guard officers. Photo: Al Jazeera English/flickr.

BOSTON – Les protestations antijaponaises qui continuent à troubler la Chine ne sont qu’un nouvel indice de la montée d’un nationalisme chinois puissant. Après avoir lentement fomenté parmi les intellectuels chinois pendant un siècle, le sentiment national s’est emparé de la conscience du peuple chinois et l’a redéfinie au cours des deux dernières décennies de l’essor économique de la Chine. Cette conscience de masse nationale a lancé le colosse chinois dans la compétition mondiale pour atteindre son statut international, qui correspond aux capacités étendues du pays et à la conception que les Chinois se font de la place légitime de leur pays dans le monde.

Rapidement, visiblement et inévitablement, la Chine a pris son essor. En effet, notre époque restera probablement dans les mémoires comme le moment où un nouvel ordre mondial est né, avec la Chine à sa tête.

La conscience nationale concurrentielle (la conscience selon laquelle la dignité individuelle d’une certaine personne est indissociablement liée au prestige d’un certain « peuple ») a fait son chemin parmi les plus grands et les plus brillants esprits de la Chine entre 1895 et 1905. En 1895, la Chine a été vaincue par le Japon, un agresseur minuscule que les Chinois surnommaient avec dédain «wa » (le nain).

La Chine était déjà habituée à ce que des puissances occidentales avides se disputent ses richesses, mais elle était restée confiante en son expérience de la non-pertinence de ces puissances. Cependant l’assaut du Japon, une poussière insignifiante par rapport au territoire de la Chine, a brisé cette confiance en soi et a été vécu comme une humiliation choquante et insupportable.

Le triomphe du Japon en 1905 sur « la Grande Puissance Blanche » de la Russie, a guéri les blessures subies par le sentiment de dignité de la Chine. Du point de vue chinois, la Russie était une formidable puissance européenne, crainte des autres puissances occidentales. Sa défaite était donc considérée comme un défi réussi de l’Asie sur l’Occident, dans lequel la Chine, selon les intellectuels chinois, était représentée par le Japon.

Le Japon est ainsi devenu le centre d’attention chinois. Des hommes érudits, qui souhaitaient réformer et doter l’armée chinoise et la fonction publique dans les premières décennies du XXe siècle, sont allés étudier au Japon. La Révolution de 1911 a été inspirée par l’exemple de la restauration Meiji au Japon. Et parce qu’au du début du XXe siècle le Japon était farouchement nationaliste, la nouvelle Chine qui a émergé de son image s’est elle aussi construite sur des principes nationalistes.

Ainsi le Japon est devenu « l’autre » significatif pour la Chine, le modèle qui a été imité et l’anti-modèle par qui elle a été offensée. Le nationalisme chinois a emprunté au Japon son concept de la nation, y compris le mot même par lequel il a été exprimé (kuoming, du japonais kokumin). LeKuomintang (le Mouvement nationaliste chinois) a été explicitement inspiré par le Japon et alimenté par l’agression japonaise répétée.

Paradoxalement, même si ce n’est guère surprenant, la lutte de Mao Zedong contre le Kuomintang a aussi été inspirée par le nationalisme antijaponais. Comme ce fut le cas presque partout ailleurs, le communisme en Chine était un nationalisme incarné. Le discours de Mao sur l’institution de la République populaire a simplement manifesté son ordre du jour nationaliste implicite. Appeler la nation « communiste » a assuré à la nouvelle République populaire de Chine l’appui de l’Union Soviétique, estimé plus fiable par Mao que celui des Etats-Unis. Mais les communistes russes et chinois n’ont jamais caché la nature nationaliste de leurs projets respectifs.

Les échelons supérieurs de la bureaucratie et de l’intelligentsia en Russie et en Chine étaient consciemment nationalistes et tout au long de la domination communiste, ils ont habilement poursuivi le but suprême nationaliste : le prestige – le pouvoir nu, celui d’imposer la volonté de la nation aux autres. Mais la conscience nationale, en particulier en Chine, s’est limitée à une petite élite, laissant les masses presque intactes.

Cela a changé radicalement avec la restauration d’une économie capitaliste par le gouvernement chinois. Tout comme en Allemagne dans les années 1840, lorsque le recours à l’entreprise privée a converti toute la classe moyenne au nationalisme, la définition explicite de la puissance économique comme pilier central de la grandeur de la Chine a éveillé les Chinois ordinaires à l’appel du nationalisme. Des centaines de millions estiment maintenant partager la dignité de la nation et sont désireux d’y contribuer, ainsi que de la défendre contre les outrages.

La concurrence pour le prestige, même si le concours est économique, n’est pas une entreprise purement rationnelle. Il ne faut donc pas s’étonner que les vieilles blessures soient susceptibles de refaire surface. Certains Chinois, en particulier ceux qui ne sont pas économiquement prospères, ressassent amèrement les déprédations passées causées par le Japon. En dépit de l’adoption du capitalisme par la Chine et de l’investissement japonais, le Japon reste l’autre honni de la Chine. En effet, un professeur à Pékin m’a dit récemment : « Deux Chinois sur dix détestent les Etats-Unis, mais neuf Chinois sur dix détestent le Japon ».

Pour l’Occident, il y a un bon côté à cette rivalité nationaliste : ni la Chine, ni le Japon ne sont des États voyous : tant que leurs querelles ne mènent pas à l’utilisation d’armes non conventionnelles, nous pouvons considérer la friction entre eux comme une querelle asiatique interne. Le Japon par ailleurs est susceptible de laisser s’apaiser les passions actuelles sur les îles contestées en mer de Chine orientale, malgré les débordements antijaponais dans les villes chinoises.

Mais l’Occident – et les États-Unis en particulier – sont nouveaux dans les jeux de dignité à la Chinoise. S’ils s’emportent et se permettent de dénigrer cette culture des Sages vieille de 5000 ans, l’Occident pourrait devenir le prochain objet du ressentiment nationaliste de la Chine.

Traduit de l’anglais par Stéphan Garnier.

Copyright Project Syndicate

Liah Greenfeldprofesseur de sociologie, de science politique et d’anthropologie à l’Université de Boston, est professeur détachée à l’Université Lingnan, à Hong Kong. Elle est l’auteur de Nationalism: Five Roads to Modernity et de The Spirit of Capitalism: Nationality and Economic Growth, et de l’ouvrage à paraître  Mind, Modernity, Madness: The Impact of Culture on Human Experience.

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