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La France va mal

François Hollande, courtesy of MD Photography

PARIS – La France va mal, fort mal même, en cet automne 2013. Ses difficultés ne sont pourtant que la coloration particulière que l’histoire et la culture donnent dans ce pays a des problèmes ou des défis qui concernent le monde entier.

Comme tout le monde et notamment comme tous les pays développés, elle subit les effets de ces immenses mutations en cours qui affectent la phase présente du capitalisme. La première est l’arrivée du modèle du capitalisme industriel à maturation. Depuis la saturation en occident et au Japon des marchés de premier achat de l’automobile, du réfrigérateur et de la télévision et leur remplacement par des marchés de renouvellement, infiniment moins dynamiques, il n’y a plus d’objet industriel de consommation de masse exigeant autant de force de travail : les industries de la communication et les services personnels n’y suffisent pas. La croissance stagne et l’emploi diminue.

Une autre mutation s’est produite pendant les même deux ou trois décennies. Le regroupement des actionnaires en fonds de pension, fonds d’investissements et fonds d’arbitrage a permis à ces mêmes actionnaires d’augmenter énormément la pression qu’ils exercent sur les compagnies pour en extraire du dividende. Externalisation maximale de la main d’œuvre, valse des PDG, multiplication des OPA, restructurations de toutes sortes, lien des rémunérations des dirigeants avec les cours boursiers par le canal des stock-options pour assurer leur solidarité avec ces politiques… Le résultat est massif : dans tous les pays de l’OCDE la part des salaires dans le PIB est passée en moyenne de 67-68 % à 56-57 %.

En cumulé sur trente ans il y va de 200 à 300 000 milliards de dollars, 200 à 300 trillions de dollars. La consommation, moteur de la croissance est amputée d’autant, et stagne ou quasi depuis le début du millénaire. Le chômage s’est aggravé partout d’une précarité qui triple les effectifs de la population mise en instabilité devant le marché du travail. Elle touche maintenant le tiers de nos sociétés et pousse ses victimes à l’apathie politique, à l’abstention, à la violence civile et à la délinquance.

Troisième mutation : la financiarisation extrême des économies et des sociétés. Rémunération invraisemblables des dirigeants industriels et financiers, extension démesurée des marchés financiers spéculatifs, notamment sur produits dérivés, avec pour résultat l’effondrement du système bancaire occidental entre 2007 et 2008, aux dégâts limités par l’intervention des puissances publiques et donc des contribuables, au prix d’une nouvelle vague d’augmentation de la dette publique pour des états déjà tous gravement endettés depuis le ralentissement de la croissance.

À l’inquiétude de populations déjà frappées par ces mutations terribles s’ajoute la crainte apparue récemment du réchauffement climatique.

À ces dommages qu’elle subit comme les autres, la France ajoute un effondrement particulier et récent de son appareil productif. Le déficit commercial apparaît puis devient lourd, les PME sont plus qu’ailleurs entravées dans leur croissance.

C’est dans cette situation que la France ajoute un élément qui lui est propre aujourd’hui : une étrange crise politique qui se traduit par une profonde incapacité à entreprendre et assumer les difficiles réformes nécessaires, accompagnée d’une sorte d’aphasie de sa classe politique, incapable de prendre assez de recul pour comprendre et analyser ces menaces distinctes et se réfugiant dans un pugilat verbal principalement centré sur l’événement quotidien. Tout cela peut finir fort mal.

Mais en fait c’est tout le sud européen qui est en difficulté à la fois économique et politique.

Sous influence principalement allemande, l’Europe maintient en service une doctrine économique orthodoxe qui transforme l’assainissement budgétaire en récession.

La clé majeure de soulagement de tous ces drames est donc très résolument un changement de doctrine économique, pour privilégier délibérément la recherche de la croissance comme facteur majeur de la sortie de crise.

Deux prix Nobel d’économie, Messieurs Krugman et Stiglitz le demandent aujourd’hui. De l’écoute qu’on leur porte et de notre capacité commune à retrouver le sens du long terme à la place de celui de l’immédiat dépend aujourd’hui le retour de la France et du Sud de l’Europe à des situations plus stables et plus harmonieuses.

Copyright Project Syndicate


Michel Rocard est ancien Premier ministre français et ancien dirigeant du parti socialiste.


For additional reading on this topic please see:

After Merkozy: How France and Germany Can Make Europe Work

France: French White Paper 2013

Big Three or Duopoly — Germany, France and Britain in Europe


For more information on issues and events that shape our world please visit the ISN’s Weekly Dossiers and Security Watch.

 

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